img_pub
Rubriques

La base ouvrière de Trump va-t-elle se retourner contre lui ?

Le parti républicain américain est en quelque sorte une aberration parmi les forces politiques occidentales. Alors que les démocrates américains, les conservateurs britanniques et les sociaux-démocrates allemands ont adopté l'austérité au cours des dernières décennies dans une tentative malencontreuse de contenir la dette publique, les républicains n'ont jamais vraiment cherché à réduire leurs dépenses.

Le 26 août 2025 à 10h48

ATHENES – Bien que, de Richard Nixon à Ronald Reagan et George W. Bush, ils aient fait campagne contre le "big government", une fois au pouvoir, ils ont gonflé les déficits en accordant des réductions d'impôts aux plus riches et en engageant de nouvelles dépenses militaires massives.

Pourtant, l'objectif des républicains est resté austéritaire, dans son essence morale. Les réductions des dépenses publiques visent les mesures en soutien de la classe ouvrière, dans le cadre de budgets qui gonflent intentionnellement le déficit au profit des riches. "Affamer la bête" signifie réduire les programmes sociaux américains, tout en aggravant la dette publique pour le compte des riches.

Dans cette optique, Donald Trump est la quintessence du républicain de l'après-guerre. En s'appuyant sur les grandes entreprises technologiques, les stablecoins, les faibles impôts sur les sociétés, la menace des droits de douane et, comme chacun de ses prédécesseurs, le pouvoir inégalé du dollar pour attirer les capitaux étrangers, il a parié qu'en creusant le déficit, il atteindrait un objectif républicain traditionnel : susciter une frénésie austéritaire suffisante au Congrès pour réduire la sécurité sociale et le programme Medicaid.

Même selon les normes de la politique de classe républicaine, la One Big Beautiful Bill de Trump est extraordinaire. Une fois de plus, les vieux prétextes à l'austérité ("responsabilité fiscale", "réduction de la dette") ont été sacrifiés sur l'autel du véritable objectif : démanteler le soutien de l'État au plus grand nombre, tout en enrichissant quelques individus.

Mais c'est là que la comparaison entre Trump et les présidents républicains précédents doit s'arrêter. Les démocrates dits de Reagan – qui, à l'instar des ouvriers partisans de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, ont maintenu la droite au pouvoir tout au long des années 1980 et au-delà – ont bénéficié d'un salaire moyen plus élevé, pour ceux qui ont eu la chance de conserver leur emploi au milieu de licenciements massifs. Mais ils n'ont pas pu échapper indéfiniment au déclassement vers le précariat.

À la suite de l'effondrement financier de 2008, le capitalisme américain a changé à jamais. Alors que les banques ont été renflouées, de plus en plus de travailleurs bénéficiant d'un emploi sûr et de qualité se sont retrouvés parmi les "intouchables", cherchant à gagner leur vie dans des emplois à court terme, mal payés et sans avenir. Alors que Reagan et les Bush ont gagné les élections parce que certains prolétaires, dans des emplois sûrs, ont voté pour eux et que les "intouchables" étaient trop découragés pour voter, Trump a gagné en ralliant ces intouchables, augmentés d’un nombre croissant de prolétaires jusqu'alors "en sécurité".

Dans le contexte de l’histoire d’amour de Bill (et Hillary) Clinton avec Wall Street, du sauvetage des banquiers par Barack Obama et de la stratégie suicidaire de Joe Biden, consistant à dire aux personnes en difficulté que les démocrates avaient mis en place une gestion de l’économie "excellente", Trump a puisé dans la rage de la classe ouvrière. Tout ce qu'il a fallu pour attirer les électeurs que les démocrates avaient abandonnés depuis longtemps, c'était quelques réflexions incohérentes sur un pays "brisé" et sur le "carnage" que des élites incapables et avides avaient infligé à des gens comme eux.

Les démocrates espèrent et prient pour que, lorsque la douleur causée par la One Big Beautiful Bill commencera à se faire sentir, les travailleurs abandonneront Trump. Le budget a été, sans conteste, le plus féroce instrument de lutte des classes depuis les années Reagan-Thatcher-Bush. Tel un Robin des Bois pour les riches, Trump a utilisé le mandat qu'il a reçu des Américains les plus pauvres pour réduire les services sociaux et médicaux dont ils dépendent, tout en accordant de vastes cadeaux aux Américains les plus riches.

Moi aussi, j'espère et je prie pour que la base ouvrière de Trump se rebelle contre un président qui l'a si facilement trahie. Mais je soupçonne que ce ne sera pas le cas. La classe ouvrière américaine ne s'est pas rebellée contre Reagan lorsque ses perspectives collectives se sont effondrées, tandis que les riches s'enrichissaient grâce aux emprunts fédéraux. La raison ? On leur a vendu deux rêves interdépendants : des plus-values sur leurs maisons, alimentées par la bulle d'endettement des Reaganomics, qui a fini par éclater avec des effets dévastateurs en 2008 ; et une Amérique renaissante, dominante au niveau mondial, qui s'était débarrassée du poids de la guerre du Viêt Nam.

Aujourd'hui, Trump colporte également deux rêves imbriqués l'un dans l'autre. Le premier est le rêve crypto, qui reflète un nouvel assaut contre le bien commun – une campagne de privatisation du dollar – que les présidents républicains précédents ne pouvaient imaginer, faute de technologie. Couplé à la frénésie de l'IA, ce rêve a déclenché non seulement une manne pour Wall Street et la Silicon Valley, mais aussi un nouvel optimisme parmi la base de la classe ouvrière de Trump. Un segment important de son mouvement MAGA (Make America Great Again), aveugle aux risques énormes de cette nouvelle variante de la mentalité "quelque chose pour rien" qui a conduit à la débâcle des subprimes, rêve de futures sources de revenus non salariaux. Trump les prive peut-être de soutien alimentaire et médical, mais il est le prescripteur de formes magiques de richesse avec une aura "anti-système".

Le deuxième rêve est l'équivalent trumpien du triomphe de l'Amérique dans la guerre froide. Sur Fox News, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a été interrogé sur le récent accord commercial avec l'Union européenne, qui, parmi d'autres concessions unilatérales à Trump, comprenait un engagement absurde de l'UE à investir 600 milliards de dollars aux États-Unis d'ici 2029. Lorsqu'on lui a demandé si cela équivalait à une "expropriation offshore", M. Bessent a diplomatiquement répondu: "Je pense qu'un bon cadrage de cela est [que] d'autres pays nous fournissent essentiellement un fonds souverain".

La promesse d'un arbre à cryptomonnaie et la conviction que le monde paie pour la renaissance de l'Amérique pourraient suffire à protéger Trump de la fureur de sa base ouvrière trahie. Si c'est le cas, qui récoltera les raisins de la colère, quand l'escroquerie de Trump aura finalement été découverte et que la rage accumulée appellera un nouveau récit populiste ?

©Project Syndicate 1995–2025

Par
Le 26 août 2025 à 10h48

à lire aussi

La politique de l’eau, un enjeu de souveraineté nationale selon Nizar Baraka
Quoi de neuf

Article : La politique de l’eau, un enjeu de souveraineté nationale selon Nizar Baraka

Lors du MAP Town Hall organisé à Rabat, le ministre de l’Équipement et de l’Eau a détaillé cinq priorités : dessalement, interconnexions entre bassins, équité territoriale, préservation des ressources et valorisation de l’expertise marocaine à l’international.

Tourisme : pourquoi l’objectif des 26 millions de visiteurs pourrait être atteint avec deux ans d’avance
TOURISME

Article : Tourisme : pourquoi l’objectif des 26 millions de visiteurs pourrait être atteint avec deux ans d’avance

Le tourisme marocain est en avance sur son propre calendrier. Alors que l’objectif officiel reste fixé à 26 millions de visiteurs en 2030, les performances récentes poussent déjà le secteur à préparer l’étape suivante : une nouvelle feuille de route pouvant viser 30 millions d’arrivées et près de 200 milliards de dirhams de recettes.

Formation continue : le CESE pointe un système trop complexe et trop concentré à Casablanca
Quoi de neuf

Article : Formation continue : le CESE pointe un système trop complexe et trop concentré à Casablanca

En 2022, seuls 1.647 employeurs sur près de 315.000 cotisants ont bénéficié des contrats spéciaux de formation, selon le Conseil, qui recommande un fonds dédié, la digitalisation des démarches et un meilleur accès pour les TPME et les indépendants.

Bourse de Casablanca : le MASI termine en légère baisse le 3 juin 2026
La séance du jour

Article : Bourse de Casablanca : le MASI termine en légère baisse le 3 juin 2026

L’indice principal s’est établi à 18.563,40 points, dans un volume d’échanges de 237,9 MDH sur le marché central, avec Managem, TGCC et Alliances parmi les valeurs les plus actives.

La pyrite, vieux résidu minier devenu enjeu stratégique pour OCP
Mines

Article : La pyrite, vieux résidu minier devenu enjeu stratégique pour OCP

C’est l’histoire d’un minerai longtemps négligé qui revient au centre du jeu industriel. Alors que les prix du soufre atteignent des niveaux historiques, OCP prépare dès 2027 la récupération locale de pyrite et de pyrrhotite, avec Managem et d’autres acteurs miniers en toile de fond. Explications.

Après 17 ans, Lamia El Ghorfi quitte La Mamounia pour se consacrer à un projet familial
Quoi de neuf

Article : Après 17 ans, Lamia El Ghorfi quitte La Mamounia pour se consacrer à un projet familial

Après dix-sept années passées à La Mamounia, Lamia El Ghorfi a annoncé son départ de la Direction de la communication et des projets culturels. Elle indique vouloir se consacrer à un projet familial, tandis que son successeur sera dévoilé dans les prochains jours.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité