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La culture du viol de l’armée américaine

  NEW YORK, 30 juin 2013. Partout dans le monde, l’image que l’on se fait des raisons d’un viol emprunte généralement une ou deux formes. Soit le viol est perçu comme un coup de tonnerre qui frappe une femme qui n’a pas eu de chance et qui s’est trouvée au mauvais endroit au mauvais moment (un événement isolé et inexplicable, provoqué par une soudaine psychopathologie chez un individu masculin), ou la chose peut «s’expliquer» par une sorte de séduisante transgression opérée par la victime (la mauvaise robe, un sourire déplacé).  

Le 8 juillet 2013 à 14h42

Mais la conscience collective n’a pas encore véritablement intégré la notion d’une «culture du viol» - un concept formulé par les féministes des années 70 alors qu’elles élaboraient leurs recherches sur la violence sexuelle. La notion selon laquelle il existerait des systèmes, des institutions, et des attitudes susceptibles d’encourager le viol, et qui protégeraient les violeurs, est encore marginale dans l’esprit des gens qui parfois n’en ont même jamais entendu parler.

C’est une honte, dans la mesure où de nombreux éléments illustrent aujourd’hui les implications tragiques de la culture du viol. La presse s’est largement fait l’écho de nombreux cas de violences sexuelles en Inde, en Afrique du Sud, et récemment au Brésil, focalisant enfin l’attention sur la manière dont ces sociétés encouragent le viol qui est perçu non comme une éventualité marginale dans la vie des femmes, mais bien comme une source de terreur quotidienne, rémanente, et profondément bouleversante.

Mais c’est dans l’armée américaine qu’a récemment été mise en lumière la présence de cette « culture du viol » grâce à la diffusion récente de documentaires, à des procédures judiciaires, et à des audiences parlementaires. Comme le déclarait le Guardian en 2011, les femmes militaires en Irak ont fait face à une plus grande probabilité de violences sexuelles par l’un de leurs collègues que de mourir sous le feu de l’ennemi.

Cette violence sexuelle dirigée contre les femmes militaires américaines est telle qu’un groupe de vétérans a porté plainte contre le Pentagone dans l’espoir de provoquer un changement. Vingt-cinq femmes et trois hommes ont déclaré avoir fait l’objet d’abus sexuels alors qu’ils étaient dans l’armée et en font porter le blâme aux anciens secrétaires à la Défense Donald Rumsfeld et Robert Gates. La raison stipulée dans les plaintes déposées est que ces hommes supervisaient une culture institutionnelle qui punit ceux qui rapportent les abus tout en refusant de poursuivre les auteurs.

Lorsque Maricella Guzman a signalé un abus sexuel au cours de son premier mois dans la Marine américaine, plutôt que d’être «prise au sérieux, ils m’ont obligé à faire des abdominaux», rapporte-t-elle. Les femmes militaires qui ont servi en Afghanistan ont accepté de parler avec les cinéastes Amy Ziering et Kirby Dick, dont le film The Invisible War nominé aux Oscars révélait l’ampleur du problème. La peur du viol dans les théâtres de guerre dans lesquels les Américains étaient engagés a entrainé chez les femmes des maladies endémiques causées par la déshydratation : sous des températures de 43 degrés, elles s’interdisaient de boire pour ne pas avoir à se rendre aux toilettes où le viol était courant.

Les récits de collègues, et même de supérieurs agressant des soldats dont ils sont supposés protéger la vie – des histoires qui révèlent la licence dont se sont prévalus les agresseurs – sont suffisamment douloureuses à entendre. Ce qui revient systématiquement dans ces récits rapportés dans The Invisible War est une succession quasi identique de dissimulations, d’occultations, et de punitions infligées aux victimes présumées qui n’ont véritablement pu obtenir justice par les voies institutionnelles.

L’une des causes évidentes de cette situation est que dans l’armée américaine, les soldats rapportent les abus sexuels à leurs supérieurs dans la chaine de commandement plutôt qu’à un organe d’enquête indépendant externe. Ainsi que l’ont révélé des témoignages de femmes militaires (et de quelques hommes), cela créée presque inévitablement de fortes incitations à étouffer les enquêtes. Tant il est vrai qu’il n’est pas bon pour un superviseur qu’un viol ait lieu sous sa responsabilité. Il est aussi plus facile d’intimider ceux qui désirent porter plainte dans la mesure ils sont directement subordonnés.

Cette structure de fonctionnement est-elle propre à l’armée américaine, ou constitue-t-elle la norme dans d’autres démocraties avancées (ou presque démocraties) ? Malheureusement, le viol est tellement peu documenté et fait l’objet de si peu de recherches que de telles données ne sont pas facilement disponibles.

Mais en dehors de cette structure de fonctionnement corrompue, il se trouve probablement d’autres aspects de la vie militaire américaine susceptibles de générer cette «culture du viol». Des chercheurs, de Stanley Milgram à Phillip Zimbardo, ont permis d’établir que des atrocités peuvent être commises plus facilement lorsque les sujets ordinaires (c’est-à-dire, pas des sociopathes) deviennent désensibilisés de différentes manières. Cela peut inclure l’influence de figures d’autorité qui normalisent la violence en la rendant acceptable ou positive; une caractérisation de «l’autre» comme étant moins qu’un être humain ; et une impunité généralisée.

Dans la mesure où ces conditions encouragent certaines personnes à commettre des atrocités, ou à torturer, est-il surprenant que le viol soit aussi répandu dans l’armée américaine ? D’innombrables itérations de torture, établie tacitement comme ligne de conduite dans les prisons militaires américaines, d’Abu Ghraïb à Begram, ont entrainé une normalisation de la violence bien au-delà de ce que stipule le droit international de la guerre.

La nature des tactiques de l’armée américaine – qui ces dernières années ont souvent combiné «dommages collatéraux» civils et combat contre l’ennemi armé – a aussi contribué à déshumaniser les victimes. Et le message d’en haut «l’ennemi» ne porte pas d’uniforme ces derniers temps, disait Rumsfeld) exacerbe cette désensibilisation.

Enfin, les nombreux crimes impunis déjà commis dans l’armée américaine – comme les actes de torture – ont encouragé trop de soldats à assumer que l’impunité prévalait.

Peut-on changer la culture du viol dans l’armée américaine ? Les dirigeants parlementaires ont organisé des commissions et engagé des réformes – mais ce ne sont ni les premières commissions, ni les premières réformes. Et pourtant, un autre cas de viol a une fois encore été débouté par la justice cette année.

Il ne peut y avoir de changements significatifs tant que les hauts responsables militaires n’auront pas rétabli les règles et le code de l’honneur qui ont protégé les soldats – et la légitimité et le prestige des forces armées – depuis des générations. Les soldats se respectent et respectent leur engagement lorsqu’ils savent qu’il existe une limite normative très claire entre agression licite sur le champs de bataille et désordre extra-judiciaire.

Car la plupart des hommes et des femmes que j’ai rencontré dans l’armée américaine désirent ardemment incarner ce combattant agissant avec une compréhension éclairée des notions de bien et de mal. Bien sûr, la clarté morale est inévitablement aveuglée par les brumes de la guerre. Mais les probabilités de cela sont bien plus fortes lorsque les soldats sont insensibles à l’anarchie qui règne dans leurs propres rangs.

 

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats


 

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Le 8 juillet 2013 à 14h42

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