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La démocratie peut-elle survivre à la polycrise ?

Nous vivons une époque troublée. Trop d’événements s’enchaînent, trop rapidement. Les gens sont perdus. L’historien de l’économie Adam Tooze, de l’Université de Columbia, a popularisé l’expression "polycrise" pour décrire cette situation.

Le 6 juin 2023 à 16h39

NEW YORK - La polycrise qui impacte aujourd’hui le monde résulte de sources multiples, dont la principale réside selon moi dans l’intelligence artificielle. Intervient ensuite le changement climatique, puis en troisième l’invasion russe en Ukraine. La liste est encore longue, mais je me concentrerai sur ces trois aspects pour moins de confusion.

Intelligence artificielle

L’IA a stupéfait le monde entier lorsque Microsoft a mis gratuitement à disposition du public ChatGPT, via la société affiliée OpenAI. C’était en novembre 2022. ChatGPT devenant une menace existentielle pour le business model de Google, cette dernière a intensément œuvré pour proposer aussi rapidement que possible un produit concurrent.

Peu après, Geoffrey Hinton, généralement considéré comme le principal fondateur de l’IA, a démissionné de Google afin de pouvoir s’exprimer ouvertement sur les risques soulevés par cette nouvelle technologie. Revenant sur sa position antérieure, il a formulé un point de vue extrêmement sombre concernant l’IA, évoquant le risque de voir celle-ci aboutir à la destruction de notre civilisation.

Hinton a été pionnier dans le développement de réseaux neuronaux capables de comprendre et de générer du langage, ainsi que d’apprendre des compétences, en analysant des données. À mesure que la quantité de données augmentait, la capacité de ce que l’on appelle les grands modèles de langage de l’IA en a fait de même.

Hinton lui-même s’est dit impressionné par cette évolution : "Peut-être que ce qui est en train de se produire dans ces systèmes surpasse ce qui se produit dans le cerveau humain". Ces systèmes devenant de plus en plus puissants, ils deviennent également de plus en plus dangereux, a-t-il ajouté, avertissant notamment sur les systèmes d’armement entièrement autonomes -parlant de "robots tueurs".

"Nous sommes entrés en territoire totalement inconnu. Nous sommes capables de créer des machines plus puissantes que nous, dont nous sommes toutefois encore au contrôle. Mais qu’adviendra-t-il si nous concevons des machines plus intelligentes que nous ? [...] L’IA aura besoin de cinq à 20 ans pour surpasser l’intelligence humaine." Et "elle réalisera bientôt pouvoir mieux accomplir ses objectifs en devenant plus puissante".

Le point de vue de Hinton m’a fait forte impression. L’IA m’a rappelé le poème "L’Apprenti sorcier" de Goethe, dans lequel l’apprenti étudie la magie mais ne saisit pas entièrement ce que son maître lui enseigne. Lorsque ce dernier lui demande de passer le balai, l’apprenti utilise la magie pour animer le balai, qui lui obéit. L’apprenti ne parvient cependant plus à stopper le balai, qui ne cesse de remplir des bassines d’eau pour nettoyer le sol, jusqu’à inonder la demeure du maître.

J’ai grandi bien avant l’invention de l’IA, ce qui m’a conduit à croire avant tout en la réalité. J’ai réalisé à un âge relativement jeune combien il était difficile de comprendre le monde dans lequel j’étais né, et je me suis tourné vers le réel en quête de direction morale.

Nous, les être humains, sommes à la fois acteurs et spectateurs du monde dans lequel nous vivons. En tant qu’acteurs, nous entendons le façonner en notre faveur ; en tant que spectateurs, nous souhaitons comprendre la réalité telle qu’elle est. Ces deux objectifs interfèrent l’un avec l’autre. J’y vois un exercice important, qui me permet de distinguer ce qui est moral de ce qui ne l’est pas.

L’IA a détruit ce schéma simple, dans la mesure où elle n’a absolument rien à voir avec la réalité. Elle crée sa propre réalité, et lorsque cette réalité artificielle échoue à correspondre au monde réel -ce qui se produit bien souvent -elle l’écarte comme s’il s’agissait d’une hallucination.

C’est ce qui m’a rendu presque instinctivement opposé à l’IA, et je suis pleinement en accord avec les spécialistes qui insistent sur la nécessité de la réglementer. Ces réglementations devront toutefois être applicables mondialement, la tentation de tricher étant trop importante, et ceux qui échappent aux réglementations étant susceptibles d’en tirer un avantage déloyal.

Malheureusement, les réglementations mondiales sont inatteignables sur une planète dominée par un conflit entre deux systèmes de gouvernance diamétralement opposés, appliquant des visions radicalement différentes de ce qu’il convient de réglementer, et pourquoi.

Sociétés ouvertes d’un côté et sociétés fermées de l’autre constituent ces deux systèmes de gouvernance. Je définis de la manière suivante la différence entre les deux : dans une société ouverte, l’État a pour rôle de défendre la liberté de l’individu ; dans une société fermée, l’individu a pour rôle de servir les intérêts des dirigeants.

L’IA se développe actuellement à une vitesse folle, et il est impossible pour l’intelligence humaine ordinaire de pleinement la comprendre. Personne ne peut prédire où elle nous emmènera. Une chose est néanmoins certaine : l’IA constitue une aide pour les sociétés fermées, et soulève une menace mortelle pour les sociétés ouvertes. L’IA est en effet particulièrement efficace dans la production d’instruments de contrôle permettant aux sociétés fermées de surveiller leurs sujets.

C’est la raison pour laquelle je suis instinctivement opposé à l’IA, même si j’ignore comment elle pourrait être stoppée. Pour l’heure, personne ne le sait d’ailleurs. Il n’en demeure pas moins que la plupart des créateurs de l’IA reconnaissent la nécessité de la réglementer. Il en va de même au sein du Congrès et de l’administration du président Joe Biden. L’IA évolue cependant beaucoup plus rapidement que les autorités gouvernementales. Bien que l’administration Biden ait pris certaines mesures exécutives, le Congrès aura du mal à promulguer quoi que ce soit qui puisse se rapprocher d’un "Bill of Rights de l’IA".

Il s’agit néanmoins d’une question qui ne peut attendre. Des élections nationales auront lieu aux États-Unis en 2024 -sans doute au Royaume-Uni également -au cours desquelles l’IA jouera certainement un rôle central, probablement dangereux. L’IA est très efficace dans la production de désinformation, de deep fakes, et les acteurs malveillants seront nombreux. Que pouvons-nous faire face à ce risque ? Je n’ai pas la réponse à cette question, mais j’espère qu’elle recueillera toute l’attention nécessaire.

Changement climatique

Le deuxième élément de la polycrise réside dans le changement climatique. Le système climatique mondial est perturbé par une intervention humaine croissante, notamment par l’émission à grande échelle des gaz à effet de serre que sont le dioxyde de carbone et le méthane. L’accord de Paris 2015 a fixé un objectif de réchauffement de 1,5°C au-dessus des niveaux préindustriels. Cette limite est vouée à être transgressée ; malgré tous les efforts fournis pour lutter contre le changement climatique, le réchauffement ne cesse de s’accélérer.

Deux climatologues hautement respectés, l’ancien conseiller scientifique en chef du gouvernement britannique David King, et Johan Rockström de l’Institut de Potsdam, redoutent que cette situation ne conduise à des points de basculement, et par conséquent à l’effondrement de la vie sur Terre.

D’après le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, les politiques climatiques actuelles aboutiront une planète Terre plus chaude de 2,5°C à 2,7°C d’ici 2100. Ce serait un désastre, expliquent les scientifiques. Notre planète atteindrait sa température la plus élevée sur la période des quatre derniers millions d’années, ce qui conduirait à la fonte complète des calottes glaciaires du Groenland, de l’Himalaya et de l’Ouest-Antarctique, ainsi qu’à une élévation de dix mètres du niveau des mers.

"Surviendraient alors l’effondrement des dix grands biomes de la planète Terre, des forêts humides et de nombreuses forêts tempérées, une fonte soudaine du permafrost, une disparition  totale de la biologie marine, ainsi qu’une transformation de l’habitabilité de la Terre dans de nombreuses régions", annonce Rockström.

"Plus d’un tiers de la planète deviendrait inhabitable autour des régions équatoriales, car nous franchirions le seuil systématique des 30°C, au-dessus duquel l’être humain ne peut vivre en bonne santé."

Malheureusement, lorsque le changement climatique interfère avec le mode de vie des individus, ceux-ci préfèrent préserver leur mode de vie. Les agriculteurs d’Allemagne et des Pays-Bas sont vent debout contre la réglementation des émissions d’azote, qui les empêche de poursuivre l’élevage de bovins. Ils se mobilisent, remportent des élections, et secouent l’Union européenne.

N’oublions pas non plus que les sociétés pétrolières entendent bien continuer de réaliser des profits.

Nous sommes très en retard par rapport au calendrier de la lutte contre le changement climatique. Nous devons accomplir tout ce que les climatologues estiment nécessaire -réduire considérablement et rapidement les émissions, éliminer l’excès de gaz à effet de serre de l’atmosphère, et recongeler l’Arctique. Pour cela, nous devons obtenir l’accord des communautés autochtones. Tout cela doit être achevé aussi rapidement que possible.

Guerre en Ukraine

Troisième composante de la polycrise, l’invasion russe en Ukraine a constitué un choc négatif pour le monde entier, perturbant les chaînes d'approvisionnement alimentaires, et provoquant d’importants remaniements géopolitiques. Le situation sur le terrain est toutefois bien plus positive que ce à quoi l’on aurait pu s’attendre. L’armée ukrainienne mène une résistance absolument héroïque, et les choses sont en train de changer, avec le solide soutien des États-Unis et de l’Europe. L’armée russe se révèle un tigre de papier, piètrement dirigé et profondément corrompu. Le groupe Wagner, armée privée de mercenaires, a de son côté dynamisé l’invasion pendant un temps, mais a lui aussi fini par échouer à défaire l’Ukraine.

L’Ukraine est ainsi prête actuellement à lancer une contre-offensive, dès que les équipements promis par l’Occident lui auront été livrés. Biden a même accepté que l’Ukraine reçoive des avions de combat F-16.

Je pense que cette contre-offensive sera couronnée de succès. Elle aura pour cible la péninsule de Crimée, base principale de la marine russe. En détruisant un pont terrestre déjà endommagé avec la Russie, l’Ukraine pourrait changer un atout stratégique en un handicap stratégique, dans la mesure où la Crimée de dispose pas de ressources en eau. Une fois le pont terrestre détruit, la Crimée dépendra de l’Ukraine en ce qui concerne l’eau.

Plusieurs régions de la Fédération de Russie critiquent d’ores et déjà le régime despotique du président Vladimir Poutine, et cette évolution pourrait les conduire à le rejeter purement et simplement. Le rêve de Poutine, celui d’un empire russe ressuscité, pourrait se désintégrer et ne plus représenter une menace ni pour l’Europe, ni pour le monde.

La fin de la guerre en Ukraine sera vécue comme un choc positif pour le monde. Ceci pourrait conférer à Biden l’opportunité d’apaiser les tensions entre les États-Unis et la Chine, qui connaît un déclin économique susceptible de rendre le président Xi Jinping plus ouvert à des accommodements avec l’Amérique. Biden n’aspire pas à un changement de régime en Chine ; tout ce qu’il souhaite, c’est rétablir le statu quo à Taïwan.

Défaite russe en Ukraine et atténuation des tensions sino-américaines pourraient conférer aux dirigeants mondiaux un espace leur permettant de se concentrer sur la lutte contre le changement climatique, lequel menace de détruire notre civilisation. Le chemin dans cette direction est toutefois étroit et sinueux, raison pour laquelle il convient d’utiliser un point d’interrogation quant à la survie de la démocratie face à la polycrise.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2023

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Le 6 juin 2023 à 16h39

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