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La diplomatie transactionnelle, vos conflits font mes affaires

Ils sont presque tous dans les affaires, ceux qui tournent autour du président Donald Trump, lui-même grand entrepreneur. Leur idéologie, disent-ils, est de rendre l’Amérique toujours plus puissante, toujours plus riche. Ils y mettent toute leur fougue et toute leur énergie pour appliquer cette politique à la lettre, contre vents et marées, quand ils sont à l’étranger.

Le 25 avril 2025 à 16h33

C’est ce qu’on a observé lors de la visite en Ukraine de Scott Bessent, secrétaire au Trésor, ou pendant la tournée de Massad Boulos ce mois-ci en Afrique. Ces responsables arrivent avec des idées précises et des contrats préétablis à faire signer.

Chacun de leurs déplacements à l’étranger doit donc être rapidement rentabilisé et rapporter des opportunités d’affaires. À peine nommé, Massad Boulos était déjà en Afrique pour ces mêmes objectifs. Il a annoncé qu’il se rendra incessamment au Maghreb pour, selon lui, rapprocher les vues entre Rabat et Alger. Cette déclaration venait après celle de l’ambassadeur algérien à Washington qui annonçait ouvertement que son pays était prêt à discuter d’un accord de coopération sur ses ressources naturelles et minérales et même sur ses terres rares. Et d’ajouter dans une expression en anglais que les Américains comprennent le mieux : the sky is the limit, le ciel est la seule limite. Traduisez : l’Algérie s’offre à vous.

L’arrivée de Donald Trump au pouvoir a, cette fois-ci, accentué dangereusement la diplomatie transactionnelle. Je vous défends et vous soutiens en contrepartie de vos terres rares, de vos minerais et de votre position géostratégique. Ce ne sont plus le droit et la justice qui sont mis en valeur pour gérer les différends entre nations. Ce sont plutôt les intérêts purement nationalistes et égoïstes qui sont mis en exergue pour gérer les relations entre États. Durant le 19ᵉ siècle, cette diplomatie transactionnelle fut adoptée par les puissances de l’époque. Elle n’a mené qu’à des guerres et des confrontations inutiles, dont l’humanité souffre à nos jours.

Depuis le début de cette année, chaque déplacement des responsables américains à l’étranger s’accompagne des mêmes comportements. Imposer des taxes et des barrières, et saisir des situations de conflit pour dicter leurs volontés et défendre leurs parts de marché, nonobstant l’orgueil et la fierté de ces nations qu’on vient, en principe, assister. Il est certes légitime de défendre ses propres intérêts nationaux et de déjouer la concurrence. Ce qui l’est moins, c’est quand cela passe par la contrainte contre des pays se trouvant en position de faiblesse.

Ces attitudes furent constatées lors de la visite en Ukraine du secrétaire américain au Trésor Scott Bessent en février dernier. Celui-ci a présenté au président ukrainien Zelensky un contrat exigeant le remboursement de 500 milliards de dollars pour des frais engagés lors de la guerre avec la Russie. Cette somme dépasse de loin les réparations imposées à l’Allemagne après le premier conflit mondial. Le contrat proposé à l’Ukraine prévoit, en sus, une prise de contrôle économique sur les ressources minières, les ports et les infrastructures qui seraient régis par la loi américaine, et non ukrainienne. En outre, les États-Unis prendraient 50% des revenus provenant de l’extraction de toutes les ressources du pays.

C’est une approche similaire qu’a adoptée Massad Boulos, Conseiller de Trump pour l’Afrique, lors de sa récente visite ce mois d’avril à la République Démocratique du Congo RDC et la région des Grands Lacs. Le Conseiller déclara que ses discussions avec les autorités congolaises ont tourné autour de la crise sécuritaire, mais aussi des perspectives économiques entre les deux pays. Pour lui, la paix est un élément clé pour la mise en œuvre de l’accord minier, qui intéresse au plus haut degré Washington, surtout pour les importants minerais rares que possède ce pays africain. Selon un responsable américain du Département d’État, qui s’est abstenu de dévoiler son identité à l’agence Reuters, l’Amérique est ouverte à des discussions avec ses partenaires s’ils sont alignés sur la politique America First de l’administration Trump.

C’est cette diplomatie transactionnelle décomplexée, totalement assumée et déclinée sous tous les cieux qui pose un réel problème d’éthique et de justice. Du moment où la diplomatie se trouve entre les mains d’hommes d’affaires, inexpérimentés du reste, qui cherchent les profits à tout bout de champ, il est à craindre pour la paix et la stabilité mondiales. Peut-on oser imaginer notre monde comme un marché, où on se sert en fonction de sa seule puissance, de ses moyens et de son rang ? J’assure votre sécurité, en contrepartie, vous m’autorisez à exploiter vos ressources, semble dire le plus fort au plus faible. Cette approche, qui semble pragmatique et réaliste pour certains, et brutale, voire immorale, pour d’autres.

Cette diplomatie transactionnelle n’est pas nouvelle dans l’histoire humaine. Elle a de tout temps existé et accompagné les rapports de force entre peuples et nations. L’établissement, au début du 20ᵉ siècle, du système multilatéral, à travers d’abord la SDN puis l’ONU, avait pour but de gérer les relations internationales par le droit et de permettre du coup l’égalité et l’émancipation des peuples. Or, depuis l’avènement de l’administration Trump, sa diplomatie internationale semble revenir à celle pratiquée durant le 19ᵉ siècle. Une période qui précédait des catastrophes et des guerres qui allaient laisser de graves séquelles dans bien des contrées.

Il serait fastidieux de citer tous les événements qui ont égrené ce siècle. Mais on peut cependant faire référence à la conférence de Munich de 1885 sur le partage de l’Afrique entre puissances européennes sans consulter les Africains concernés. Ou alors le traité de Nankin de 1842, qui fut un autre drame de cette diplomatie transactionnelle en Asie. Le Royaume-Uni obligea la Chine à lui céder les ports, dont celui de Hong-Kong, et à importer, malgré elle, de l’opium. Ce commerce illégal et mortifère était destiné à équilibrer une simple balance commerciale, sans tenir compte de la vie des citoyens chinois. Cet accord usurpatoire ouvrait, par la contrainte, les ports chinois au commerce britannique, tout en légalisant l’opium qui a fait des ravages au sein du peuple chinois.

Cette même politique a continué jusqu’au début du 20ᵉ siècle après la défaite de l’empire ottoman et la partition du Moyen-Orient. Français et Britanniques négociaient les accords secrets de Sykes-Picot de 1916, prévoyant le découpage du Moyen-Orient. L’année d’après, en 1917, c’est la déclaration Balfour pour la création d’un foyer national pour le peuple juif en Palestine, sans se concerter avec les Palestiniens et les peuples de la région. Derrière toutes ces transactions marchandes, la puissance et l’abus sont le moteur, et les conséquences sont les deux guerres mondiales.

C’est dans cette perspective historique qu’il faudrait appréhender la politique américaine actuelle, qui s’inscrit dans cette idéologie de l’America first et du Make America great again. Une idéologie qui s’accompagne d’un désistement du multilatéralisme, comme de l’OMS, des accords sur le climat et de bien d’autres. Ce multilatéralisme, initié par les Américains eux-mêmes, est le fruit des efforts de réflexions de leurs think tanks et de la volonté politique de leur président de l’époque, le démocrate Woodrow Wilson. En instaurant la SDN, il espérait sortir les Européens de leurs sempiternelles guerres fratricides, tout en traçant une nouvelle destinée internationale à son pays.

La diplomatie transactionnelle est l’ennemie du multilatéralisme. C’est ce qui explique le désir de Trump de s’en exclure parce qu’il est consensuel, contraignant et recommande le droit. La charte des Nations unies ne promeut-elle pas le droit international, l’abolition de la guerre, la résolution des conflits par des moyens pacifiques, et la reconnaissance des droits humains ? Que reste-t-il de ces idéaux quand on voit l’état actuel des relations internationales où il est devenu naturel de négocier des contrats commerciaux avec un pays qui a les genoux à terre en Ukraine ? De faire aussi fi des droits des Palestiniens en voulant construire une riviera à Gaza pour riches et vacanciers ? Est-ce cette nouvelle morale qu’on prépare pour l’humanité ?

C’est pour ces raisons, et pour bien d’autres, que la diplomatie transactionnelle qui ne s’inscrit pas dans le droit reste une démarche de marchandage qui ne mènera pas au bon port, celui de la véritable entente entre nations. Ses démarches évoquent de mauvais souvenirs et rappellent des époques douloureuses et sombres des temps coloniaux et des conquêtes impérialistes. Le temps où les puissants utilisaient tous les leviers entre leurs mains pour imposer, par l’intimidation, la force et la coercition, leurs volontés politiques de domination.

En langage plus familier, la diplomatie transactionnelle c’est donc du donnant-donnant, où chaque action diplomatique est évaluée selon le gain immédiat qu’elle procure. C’est une approche associée à une vision utilitariste et court-termiste de la diplomatie. Sur le long terme, elle fragilise les alliances basées sur les valeurs humaines de justice et des intérêts bien partagés. Son focus sur les résultats immédiats empêche la mise en œuvre de stratégies à long terme, la seule qui puisse garantir des relations équilibrées et une paix durable et permanente. Cette manière de procéder risque de devenir tout simplement un processus permanent de chantage.

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Le 25 avril 2025 à 16h33

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