La guerre des trois
La confrontation en cours au Moyen-Orient met en scène trois dirigeants porteurs d’idéologies religieuses et nationalistes affirmées. Donald Trump, Benjamin Netanyahou et l’ayatollah Ali Khamenei incarnent chacun une vision de puissance et d’influence qui dépasse leurs frontières. Leur affrontement, dans une région déjà fragilisée, fait planer le risque d’une déstabilisation durable dont les conséquences pourraient s’étendre bien au-delà de l’Iran et d’Israël.
Dans la guerre qui se déroule sous nos yeux au Moyen-Orient, trois acteurs animent cette tragédie. Donald Trump, Benjamin Netanyahou et, avant son assassinat, Ali Khamenei, en sont les protagonistes qui partagent, chacun à sa manière, les mêmes délires religieux et nationalistes. Ceux de vouloir imposer aux autres nations leurs puissances et leurs dictats sans négociation ni recours. L’un veut mettre la main sur le Canada et le Groenland, l’autre sur la Cisjordanie, en rêvant du grand Israël, et le dernier qui veut étendre son idéologie chiite sur le monde musulman. Chacun des trois se réclame de l’une des trois religions monothéistes : chrétienté, judaïsme et islam.
On peut penser que la bataille en cours, déclarée en plein mois sacré de ramadan, est une réplique du temps des croisades du Moyen Âge, quand on cherchait à soumettre l’Orient à l’Occident conquérant. Elle en a certains de ses attributs, bien que le contexte soit différent. Cependant cette fois-ci Israël est partie prenante de la confrontation, dans une région où les richesses pétrolières attisent les envies des Etats-Unis dans sa course avec la Chine. Trump et Netanyahou partagent la même rhétorique nationaliste, populiste et religieuse. Ils conjuguent leurs forces pour imposer leurs vues dans la région, sous prétexte de venir à bout du programme nucléaire iranien. Le choix d’entamer cette bataille pendant la fête juive de Pourim, qui rappelle le salut miraculeux du peuple juif d’un génocide sous l’empire perse, n’est pas innocent.
Trois dirigeants, trois idéologies
On connaît suffisamment les idées conservatrices et nationalistes de Trump, qui prône la défense des valeurs américaines pour rendre l’Amérique encore plus grande. Sa proximité avec les évangéliques et le sionisme chrétien, chez lui comme en Europe, n’est plus un secret.
Cette idéologie est mise en œuvre dans plusieurs pays européens à travers des relais, comme le Rassemblement national français, les Fratelli d’Italia, AfD allemand, PVV aux Pays-Bas, ou encore Reform UK en Grande Bretagne. Elle ne s’arrête pas aux frontières européennes, elle se déploie partout dans le monde, notamment par la guerre en cours. Il y a quelques jours, son ambassadeur en Israël Mike Huckabee a déclaré au journaliste Tucker Carlson que l’Etat hébreu a droit à l’ensemble du territoire biblique sans que Washington réagisse.
Comme Trump, Netanyahou est lui aussi un ultranationaliste religieux assumé qui pense que Jérusalem restera la capitale éternelle d’Israël. Il ne croit pas à l’indépendance de l’Etat de Palestine, compte annexer la Cisjordanie, et rêve du grand Israël. En novembre 2024, la Cour pénale internationale l’a condamné suite aux massacres perpétrés contre les Palestiniens à Gaza, en émettant un mandat d’arrêt pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Il a au sein de son gouvernement des ministres plus extrémistes que lui qu’il tolère, comme Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich. C’est cette coalition extrémiste et xénophobe qui pousse à la guerre et à la confrontation contre l’Iran et tous les voisins qui se montrent indociles.
Trump comme Netanyahou partagent des traits communs qui les rapprochent davantage pour s’embarquer dans cette aventure. Ils prônent tous les deux des politiques discriminatoires anti-musulmanes pour l’un, et anti-arabes pour l’autre. Les deux ont affaire à la justice de leurs pays respectifs. Trump est poursuivi pour l’assaut du Capitole en janvier 2021 et pour l’affaire Epstein, qui n’a pas révélé tous ses secrets. Netanyahou a affaire, lui aussi, à la justice israélienne qui l’accuse de corruption et de pots-de-vin. Il s’est présenté devant elle en février dernier pour la 79e fois pour répondre de ses actes. Pour Trump comme pour Netanyahou, la guerre en cours contre l’Iran est aussi une diversion pour faire oublier leurs méfaits.
Face à Trump et Netanyahou, l’idéologie de l’Ayatollah Ali Khamenei, qui vient d’être assassiné par la coalition américano-israélienne, est aussi religieuse mais d’une toute autre nature. Elle trouve ses origines dans la théocratie chiite absolue de Wilayat el-Faqih. C’est un pouvoir divinisé du Guide-suprême, et une philosophie qui rejette la démocratie laïque à l’occidentale et les lois établies par les humains qui sont en contradiction avec la doctrine chiite révolutionnaire. Cette politique se base en outre sur une haine viscérale des Etats-Unis et d’Israël en raison de leur rôle durant la période répressive du Shah Pahlavi contre le peuple iranien.
L’autre aspect de cette extrémisme idéologique est l’obligation d’exporter la révolution iranienne via toutes les communautés chiites du monde, y compris au sein des sociétés à majorité sunnite. Depuis l’avènement de la révolution islamique en 1979, un soutien actif a été apporté aux chiites libanais à travers le Hezbollah, aux Houtis du Yémen, et aux chiites en Irak et en Syrie, sans compter le Hamas palestinien bien qu’il soit sunnite. Téhéran a financé généreusement ces mouvements pour diffuser son idéologie à travers le monde musulman. Cette politique extérieure s’accompagne au niveau interne d’un autoritarisme excessif et d’une répression implacable contre toute velléité d’émancipation du peuple iranien.
Une guerre qui rappelle celle du canal de Suez
Ce sont donc ces trois personnages, Trump, Netanyahou et Khamenei, qui conduisent la région vers l’inconnu. Cette guerre israélo-américaine contre l’Iran qui a, par extension, touché tous les pays voisins, marque une escalade de plus dans un Moyen-Orient meurtri et déstabilisé par tant d’autres crises. Les objectifs des Israéliens et des Américains semblent être complémentaires pour le moment.
Tel-Aviv vise à détruire les capacités militaires et nucléaires pour affaiblir l’Iran dans la perspective de dominer la région. Washington, pour sa part, espère l’effondrement du régime iranien pour s’accaparer ses richesses pétrolières qui bénéficient amplement à la Chine. Or ces objectifs ne peuvent être accomplis si la guerre s’enlise au-delà des limites raisonnables.
A bien des égards, la guerre que mènent les Etats-Unis et Israël contre l’Iran rappelle à notre mémoire celle du canal de Suez en 1956, quand le Royaume-Uni, la France et Israël se sont joints pour attaquer l’Egypte de Gamal Abdel Nasser pour l’empêcher de nationaliser le canal. En ce temps, Washington et Moscou se sont opposés à cette agression tripartite, obligeant les pays agresseurs à se retirer sur leurs bases. Cet échec a précipité l’effondrement des empires coloniaux, et a favorisé la montée de la puissance américaine et russe et l’annonce d’un monde multipolaire qui a duré jusqu’aux années 1990.
La crise de Suez a eu à l’époque des conséquences inattendues sur la région qui peuvent nous éclairer sur ce qui peut advenir au Moyen-Orient après cette guerre contre l’Iran. Elle a fait d’abord du président Nasser le héros incontesté du monde arabe et du tiers-monde en dépit de sa défaite cuisante. Le panarabisme a pris par la suite son envol, isolant davantage Israël devenu un produit de l’impérialisme occidental. Plusieurs coups d’Etat et des changements de régime ont par la suite touché l’étendue du monde arabe. La confrontation en cours aura certainement des effets similaires perturbateurs à ceux de la guerre de Suez.
Au cas où le régime des mollahs s’écroulerait, le vide créé risque de mener à une guerre civile, et non à la paix comme le souhaitent les Américains. Au-delà de l’Iran, une telle fragmentation risque d’avoir des conséquences incalculables sur les pays voisins comme l’Irak, la Turquie et l’Afghanistan, sans compter l’ensemble des pays du Golfe qui paient déjà les frais et les dégâts de cette guerre qu’on leur impose. A l’inverse, un échec de l’alliance israélo-américaine et le maintien de la république islamique affaibliraient définitivement Trump et Netanyahou qui feront bientôt face à des élections capitales chez eux.
En revanche, s’il n’y a ni vainqueur ni vaincu, cette guerre risquerait alors de s’enliser davantage dans le temps. La coalition israélo-américaine est consciente que sans forces armées terrestres conséquentes aucune victoire n’est possible sur le terrain contre l’Iran. Et ce n’est pas en armant les Kurdes irakiens pour mener cette besogne que la coalition israélo-américaine atteindra ce but. Cette confrontation serait alors un fiasco et un chaos stratégique pour ceux qui l’ont initiée, et en premier lieu pour Trump chef de la première puissance mondiale, qui a volontairement marginalisé le Conseil de sécurité et le Congrès américain pour se lancer à corps perdu, à côté de Netanyahou, dans cette aventure hasardeuse.
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