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La guerre en Ukraine et le nouveau visage de l'Europe

La guerre est de retour en Europe. Il y a un mois, une puissance européenne de grande taille a attaqué sa voisine plus petite – qui, selon elle, n'a pas le droit d'exister en tant qu'État-nation souverain – et a même menacé de déployer des armes nucléaires contre ceux qui tenteraient de s'opposer à son action. Ce faisant, la face du monde en a été fondamentalement changée. L'Europe doit embrasser ce changement.

Le 30 mars 2022 à 11h12

BERLIN – Avec son agression non provoquée contre l'Ukraine, le président russe Vladimir Poutine a délibérément détruit les fondements de la paix européenne et, dans une certaine mesure, de l'ordre international qui a fait suite à la Guerre froide. Non seulement les relations diplomatiques et économiques de l'Occident avec la Russie ont été anéanties, mais une confrontation militaire directe entre l'OTAN et la Russie est une possibilité bien réelle.

Le monde doit aujourd'hui faire face au risque – autrefois considéré comme surmonté – qu'une guerre en Europe puisse rapidement dégénérer en une conflagration mondiale. Si la Troisième Guerre mondiale devait éclater, elle pourrait entraîner un niveau de destruction sans précédent, même selon les normes européennes, en raison de la probabilité d'utilisation d'armes de destruction massive.

Certes, Poutine a commis de graves erreurs de calcul. Sa guerre éclair était censé décapiter le gouvernement ukrainien démocratiquement élu et le remplacer par un régime fantoche. Mais il semble avoir surestimé les prouesses de l'armée russe – comme il a sous-estimé la volonté des Ukrainiens de combattre pour leur pays et pour leur liberté.

Poutine semble également avoir sous-estimé l'OTAN et l'Union européenne. Bien qu'il ait pu s'attendre sans aucun doute à une certaine résistance, il n'avait probablement pas anticipé la réponse rapide, déterminée et unifiée de l'Occident.

Au-delà de l'accueil d'une grande part de près de 3,5 millions d'Ukrainiens contraints de fuir leur patrie depuis le début de l'invasion, les pays occidentaux ont envoyé à l'Ukraine des milliards de dollars d'armes et d'autres matériels. En outre, ils ont imposé des sanctions financières et économiques sévères – et de plus en plus sévères – à la Russie, à Poutine et à ses partisans.

Pour l'Europe, cette réponse montre le fort impact de la guerre d'agression de Poutine. Jour après jour, à la télévision et sur les réseaux sociaux, les Européens sont abreuvés d'histoires et d'images de villes décimées, d'abri anti-aériens et d'Ukrainiens ordinaires qui s'adaptent courageusement à leur nouvelle réalité. Ceci, associé à l'arrivée de réfugiés dans presque tous les pays du continent, a fait de la guerre une caractéristique déterminante de la vie quotidienne des Européens.

Mais la connexion a des conséquences encore plus profondes. Les Européens, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'UE, comprennent que l'agression de Poutine n'est pas dirigée uniquement contre l'Ukraine. La Russie a lancé un assaut contre nos valeurs les plus profondément ancrées : la démocratie, l'État de droit, la coexistence pacifique et l'inviolabilité des frontières. Si la guerre contre l'Ukraine est une attaque contre nous tous, la seule réponse appropriée est une réponse unie.

Pourtant, bien que l'unité de l'Europe mérite d'être saluée, il faudra faire beaucoup plus. On ne sait pas encore comment la guerre en Ukraine va se dérouler, ni même si l'Ukraine va survivre en tant que pays indépendant. Mais il ne fait aucun doute que la guerre de Poutine aura des conséquences profondes à plus long terme – potentiellement encore plus profondes que celles des années déterminantes durant lesquelles l'ordre de la Guerre froide s'est effondré.

Tout d'abord, la méfiance à l'égard de la Russie sera durable. Étant donné que les relations de l'Occident avec la Russie ont longtemps été un pilier de la paix européenne, cela implique que l'Europe devra transformer son approche de la sécurité. En particulier, le flanc oriental de l'OTAN et la frontière orientale de l'UE resteront vulnérables, ce qui va nécessiter un niveau plus élevé de protection militaire. Cette tâche, qui doit être partagée de façon équitable entre l'OTAN et l'UE, devrait transformer l'UE en un acteur géopolitique.

Jusqu'à présent, le seul instrument géopolitique dont disposait l'UE était la promesse d'adhésion et la perspective de paix, de prospérité et de respect de l'État de droit qu'implique l'adhésion. Mais, comme l'a montré l'élargissement de l'UE à l'Est au début de ce siècle, l'adhésion à elle seule ne suffit pas à garantir qu'un pays puisse mener à bien la transformation géopolitique que l'on attend de lui.

Face aux aspirations des pays des Balkans occidentaux, ainsi que de la Turquie, de l'Ukraine, de la Moldavie et de la Géorgie, l'UE doit développer un système plus flexible, plus réactif et plus nuancé – sans quoi elle risque de s'effondrer. Le développement de l'UE en Union politique, de sécurité et de défense, plutôt qu'en simple Union économique et monétaire, représente une occasion en or.

À mesure que cette nouvelle Europe prendra corps, un nouveau parcours vers l'adhésion à l'UE pourra être défini, consistant en plusieurs phases, chacune dotée de ses propres critères, de ses droits et obligations. Pour passer à la phase suivante, un pays doit respecter des normes prédéterminées en matière d'économie, d'État de droit, de sécurité, entre autres. Certains pays pourraient progresser rapidement, tandis que d'autres pourraient ne jamais atteindre le plus haut niveau d'adhésion à l'UE. Mais tous pourraient bénéficier de leurs liens avec le bloc.

La guerre de Poutine a rendu l'Europe plus unie que jamais. Le défi consiste à présent à maintenir ce sentiment d'intérêt commun et à construire une UE plus forte, plus résiliente et plus autonome, capable de promouvoir ses intérêts géopolitiques dans un monde de rivalités renouvelées entre grandes puissances. Les alliances seront bien sûr déterminantes, en particulier celles avec les États-Unis et le Canada. Mais alors que les Européens s'émerveillent devant le courage et la force de caractère des Ukrainiens, nous devons également en tirer une leçon cruciale : personne ne se battra pour vous – pour votre famille, votre pays et votre avenir – aussi dur que vous-mêmes.

© Project Syndicate 1995–2022

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Le 30 mars 2022 à 11h12

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