Larabi Jaidi
Professeur Chercheur en ÉconomieLa guerre va-t-elle briser l’élan de la croissance au Maroc ?
Elle commençait à sortir de l’essoufflement. Elle reconstituait ses forces, prenait son élan post-Covid pour emprunter laborieusement et studieusement un nouveau palier de croissance d’un cran plus élevé. Et voilà que la guerre, ses turbulences, ses risques de crise diffuse viennent perturber le laborieux virage de notre économie.
Simple turbulence passagère ou choc systémique plus profond ? La perspective d’une guerre de plus longue durée n’est pas à écarter, avec ses incertitudes et ses doutes. Prévue pour une ou deux semaines, elle entame son deuxième mois et rien ne se dessine quant à son horizon final. Une guerre qui ne sait plus elle-même pour quel objectif elle a déclenché ses horreurs : la destruction d’une menace nucléaire, la capitulation d’un ennemi, l’anéantissement du système politique iranien, la reconfiguration du Moyen-Orient ? Un spectacle monstrueux dans une scène où le reste du monde, médusé, subit la loi de deux alliés animés par la folie meurtrière d’une convergence d’intérêts.
L’impact de cette guerre inédite, par son ampleur et son intensité, se répercute sur l’économie mondiale dans sa globalité. Aucun pays n’est épargné, les pays importateurs d’énergie en première ligne. Aussi, son enlisement aurait des conséquences notables sur les performances de notre économie nationale.
Toutes choses égales par ailleurs, le choc des prix des hydrocarbures et des matières premières ralentirait sa croissance et déstabiliserait ses équilibres internes et externes. En dépit du stress hydrique, la dynamique des secteurs non agricoles et l’investissement public dans les infrastructures redonnaient du souffle à la croissance.
L’année 2026 était entrevue sous un angle raisonnablement optimiste. L’exceptionnelle conjoncture pluviométrique de ces derniers mois assurait des points supplémentaires à la valeur ajoutée agricole, malgré quelques pertes dues aux inondations. La croissance devait se situer à 5,6% en 2026, après avoir connu une nette progression à 4,8% en 2025.
L’amélioration de l’offre de certains produits alimentaires et le repli des prix des carburants devaient maintenir l’inflation à des niveaux bas. Les anticipations de l’inflation demeuraient inscrites en baisse, sur un taux moyen de 1,8% à l’horizon des douze trimestres. Au plan des finances publiques, la loi de finances 2026 a prévu une trajectoire baissière du déficit budgétaire le ramenant à 3,5%.
Une hausse des rentrées fiscales plus vigoureuse que celle des dépenses globales et des conditions de financement favorables devaient accélérer la tendance de l’affectation du crédit bancaire au secteur non financier. Le taux de change effectif devait préserver sa soutenabilité tenant compte d’un niveau d’inflation inférieur à celui des principaux partenaires.
Dans l’ensemble, la programmation budgétaire triennale 2026-2028 laissait penser que l’économie nationale, malgré le repli mécanique de 2017, resterait sur un sentier de croissance pérenne porté par les investissements programmés à l’horizon 2030.
Aujourd’hui, les incertitudes des marchés dans une conjoncture aussi trouble brouillent les perspectives de l’économie nationale. L’ampleur de cet impact est difficile à établir, tant l’incertitude demeure sur la durée de la guerre, sur l’évolution des prix des hydrocarbures et des matières premières, et sur la fluidité de la circulation maritime des biens échangés. Tout chiffrage est prématuré, mais les mécanismes de transmission des prix vont immanquablement produire leurs effets sur l’inflation, le pouvoir d’achat des ménages, la compétitivité des biens et services exportés.
Le cours moyen du Brent connaît une volatilité exceptionnelle. Les prévisions des institutions internationales sont très disparates, mais les pressions haussières persistent sur le pétrole, le gaz et même le charbon. Les libérations de réserves stratégiques ont seulement ralenti la hausse sans restaurer la confiance des marchés.
L’inquiétude se déplace de l’impact immédiat vers la durée du choc à cause des dommages portés aux infrastructures et des risques sur les routes maritimes. Les perturbations du marché pétrolier se diffusent aux autres sources d’énergie, le gaz et le charbon, intrants essentiels dans la production de l’électricité et des engrais. Les coûts de transport affectent les chaînes de production agricole et industrielle et, en conséquence, poussent les prix des denrées alimentaires et biens intermédiaires à la hausse.
Le Maroc est vulnérable à cet effet combiné des prix de l’énergie et de l'alimentation, qui représentent entre 25% et 30% de la facture commerciale d’une part, et près de 40% dans la composition de l’Indice des prix à la consommation. Le risque de réduction du pouvoir d’achat des ménages pourrait alimenter des mouvements de revendications sociales.
Nos comptes extérieurs vont subir le renchérissement des prix des produits énergétiques et des matières premières. Le creusement du déficit du compte courant frôlerait les 4% au lieu des 3% prévus. La facture énergétique (107,8 milliards de DH en 2025) devrait s’alourdir bien au-delà des 15,6% estimés sur la base d’un prix moyen du baril de pétrole Brent de 65 dollars.
Cet alourdissement serait accentué par la hausse des prix d’acquisition de biens d’équipement importés. Nos exportations connaîtraient une évolution moins rapide sous l’effet d’une évolution contrastée des ventes en hausse des phosphates et dérivés et d’une contraction des expéditions du secteur automobile.
Le secteur du tourisme pâtirait de cette conjoncture. L’Asie et la région MENA seraient les perdants au profit de l’Europe et de l’Amérique latine. La destination Maroc risque d’être fragilisée. À ce risque s’ajouterait celui des transferts de MRE, sous l’effet d’une perturbation des économies du Golfe et d’un comportement de précaution des Marocains du monde.
En général, l’investissement étranger se fracture sous l’effet des guerres et des crises mondiales au détriment des économies en développement. Les chaînes de valeur déjà secouées par les rivalités internationales risquent d’être encore plus imprégnées par la montée de tensions géopolitiques. Aussi faut-il s’attendre à une prudence accrue des investisseurs étrangers, même pour une destination comme le Maroc, reconnue pour sa stabilité politique. Ce conflit pourrait reconfigurer les schémas d'investissement habituels, notamment avec les pays du Golfe.
Cette conjoncture internationale aura des implications sur l’économie nationale. Nombre de pays, outre la libération de stocks stratégiques, ont pris des mesures temporaires ciblées permettant d’atténuer les impacts des combustibles sur les coûts de production des entreprises et le pouvoir d’achat des ménages (plafonnement de la hausse des prix à la pompe, modification de la fiscalité pétrolière, relèvement de l’impôt sur les bénéfices des sociétés de distribution…). D’autres envisagent la nécessité d’une réponse plus en profondeur visant l'accélération de la production d'énergie renouvelable et à faible intensité de carbone. Le défi de notre politique économique est de garantir un cadre macroéconomique soutenable permettant de surmonter les contraintes qui pèsent sur les prévisions, de renforcer la résilience de l’économie et de la société face aux chocs exogènes.
À court terme, le Maroc devra veiller au respect des exigences réglementaires en matière de stocks de sécurité, avec la mise en œuvre des réserves de produits stratégiques de manière décentralisée. Il est aussi appelé à renforcer ses capacités de stockage. Toujours à court terme, le budget général de l’État aura à mobiliser des crédits non prévus pour la couverture des charges de compensation dues à la flambée des prix du gaz butane et au financement de l’aide directe accordée aux professionnels du secteur du transport. D’autres crédits devront être mobilisés, en vue de soutenir des établissements et entreprises publics, dont la situation financière serait impactée par la hausse des prix des matières premières, en contrepartie du maintien des prix de leurs prestations de service. Les pouvoirs publics ont décidé de garder les prix de l’électricité inchangés, malgré le surcoût des intrants.
À moyen terme, la politique d’efficacité énergétique devrait être renforcée. L’objectif de 20% en de réduction de la consommation énergétique finale, fixé à l’horizon 2030, devrait être opérationnalisé par des mesures sectorielles accélérées. La feuille de route de l’efficacité énergétique devrait relever les incitations destinées à engager les différents opérateurs ainsi que les ménages dans la réalisation des programmes et/ou équipements moins énergivores.
À plus long terme, l’enjeu est celui de l’accélération de la transition énergétique. Malgré le renforcement de la capacité installée des énergies renouvelables, la part des produits pétroliers dans le mix énergétique reste importante, soit environ 53%. Le renforcement de la part des énergies renouvelables s’impose plus que jamais pour faire face aux enjeux de la sécurité énergétique. Il devient impératif de favoriser la production électrique décentralisée d’origine renouvelable au niveau des foyers, des industries, des communes, des exploitations agricoles. Il est aussi primordial de revisiter nos feuilles de route sur le gaz, l’hydrogène pour plus de cohérence et d’efficacité dans l’arbitrage sur les choix techniques, financiers et de partenariat.
Les semaines à venir seront déterminantes pour évaluer l’impact de cette guerre. Les points à surveiller, au-delà des prix de l’énergie, concerneront les anticipations des entreprises sur leurs prix de vente face à la compression de leurs marges ; la propagation éventuelle d’un choc d’offre à un choc de demande, qui pourrait s’observer en premier lieu dans l’évolution des indicateurs de confiance des ménages et, à moyen terme, sur l'évolution des salaires ; ainsi que les répercussions du conflit sur les segments financiers de l’économie.
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