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La leçon sénégalaise

Alors qu’en Occident, on ne parlait ces derniers jours que de l’envoi de chars vers l’Ukraine, se déroulait au Sénégal un sommet sur la souveraineté alimentaire en Afrique. D’un côté, on évoquait la fourniture des tanks Léopard 2, Guépard, Abrams ou encore Leclerc, pour alimenter la guerre et attiser encore plus ce conflit. De l’autre, on cherchait tout simplement à nourrir décemment des millions de personnes et à améliorer leurs conditions de vie.

Le 2 février 2023 à 16h40

La conférence de Dakar, bien plus vitale pour l’humanité et pour la paix mondiale, trouvait peu d’échos aux yeux des pays développés. Pourtant, cette deuxième édition, qui vient après celle de 2015, visait à faire nourrir les 250 millions d’Africains qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté et ne mangent pas encore à leur faim. Au niveau mondial, la situation est encore plus dramatique puisqu’au moins 800 millions de personnes ne trouvent pas de quoi se nourrir.

Le gouvernement sénégalais a eu le mérite d’appeler à ce sommet au milieu des fracas de la guerre en Ukraine. Ce conflit a eu un impact direct sur les livraisons des céréales vers plusieurs pays africains, et a aggravé les risques de famine qui pouvaient y générer des troubles sociaux et politiques. Sans l’intervention et l’obstination de la Turquie auprès de Moscou et de Kiev, la situation alimentaire en Afrique aurait été bien pire.

Les pays développés, et plus particulièrement la France, liée historiquement à une partie importante de l’Afrique, se sont montrés incapables de déployer une vision claire pour apporter leur appui aux pays africains menacés de famine. Le conflit russo-ukrainien a démontré, une fois de plus, que dès l’apparition d’une crise internationale majeure, les puissances occidentales relèguent l’Afrique au second rang de leurs priorités.

L’Afrique a un grand potentiel pour nourrir sa propre population

Le sommet de Dakar a eu le mérite de démontrer que, désormais, l’Afrique veut prendre à bras-le-corps sa propre destinée dans le domaine de la sécurité alimentaire et a également affiché la volonté de ses responsables de vouloir coopérer avec leurs partenaires traditionnels. L’Afrique, qui possède 65% des terres arables de la planète encore non exploitées, a un grand potentiel pour nourrir sa propre population et à en exporter les surplus, quand les conditions de revalorisation de ce secteur sont réunies.

Si les pays africains arrivent à lever les obstacles qui s’érigent face au développement du secteur alimentaire et l’accompagnent par des investissements appropriés, la production agricole pourrait passer de 280 milliards de dollars actuellement, à 1.000 milliards en 2030 selon les prévisions. Ce ne sont pas les superficies agricoles qui manquent au continent. Les savanes à elles seules représentent 400 millions d’hectares, dont seulement 10% sont cultivées.

Pour augmenter la production vivrière, le sommet de Dakar a préconisé le développement des formations adéquates au profit des paysans, la construction et l’amélioration des infrastructures, la vulgarisation et l’installation des systèmes agricoles adaptés au climat et au changement climatique, et l’implication du secteur privé tout au long de la chaîne de valeur alimentaire. Ce ne sont là que quelques recommandations qui, à l’évidence, ne peuvent être déclinées qu’en fonction des moyens financiers qui seront mobilisés à cette fin.

Le sommet de Dakar est donc venu rappeler les résolutions adoptées lors de la première édition de 2015 qui, en son temps, avait permis de dessiner les contours de la stratégie "Nourrir l’Afrique" pour la transformation agricole 2016-2025. Après six années de mise en œuvre, et selon la Banque africaine de développement, coorganisatrice de ce sommet, le bilan est largement positif, puisque 250 millions de personnes ont bénéficié des améliorations du secteur agricole en Afrique.

Deux Afriques

Les débats lors du sommet, comme la déclaration finale adoptée, ont surtout voulu réaffirmer la volonté politique des chefs d’État africains de relancer le secteur agricole et alimentaire, si vital pour le présent et l’avenir du continent. Il en ressort que si ce secteur est traité en priorité, et simultanément dans tous les pays africains, les maux qui affectent l’Afrique, comme la famine, la migration et le chômage, seraient réduits drastiquement.

Les responsables africains ont également admis que le deuxième objectif du développement durable, adopté par les Nations unies en 2015 relatif à la sécurité alimentaire et à l’agriculture durable, ne peut être atteint que si, d’abord, il est effectivement réalisé en Afrique. Le nombre d’Africains sous-alimentés reste le plus préoccupant de la planète alors que le continent offre de grandes possibilités de croissance dans ce domaine.

L’Afrique importe en moyenne 100 millions de tonnes métriques de nourriture, pour une valeur estimée à 75 milliards de dollars par an. Ce budget pourrait bien servir à développer d’autres secteurs économiques si chaque pays arrive à consentir les efforts nécessaires pour développer et rationaliser le secteur agricole tout en renforçant les échanges intra-africains de produits alimentaires à travers tout le continent.

L’aide internationale demeure cependant indispensable pour que l’Afrique arrive un jour à atteindre cet objectif. Au-delà de l’engagement politique, il faudrait que le reste suive. Le secteur agricole et alimentaire a, certes, besoin de grands financements public comme privé, de la technologie et de transfert de savoir-faire pour libérer les immenses potentiels africains. Mais tout succès dans ce domaine réduirait inévitablement les famines et les pénuries, et aurait des conséquences positives directes sur les autres activités économiques.

On ne peut donc que partager le diagnostic et l’optimisme du président sénégalais Macky Sall quand il a relevé l’existence de deux Afriques. Celle des problèmes, qui maintient le statu quo d’une agriculture qui expose le continent à la précarité alimentaire, et celle des solutions qui met les Africains dans la perspective d’une agriculture moderne et les conduit vers la souveraineté alimentaire. Lui a opté pour cette dernière car elle permet à l’Afrique de puiser dans son énorme potentiel pour se nourrir elle-même et aider à nourrir le monde.

Il est temps de tirer les leçons de la guerre en Ukraine

La déclaration finale de ce sommet s’est inscrite dans la même lignée des recommandations de la conférence de Maputo de juillet 2003 de consacrer au moins 10% du budget de chaque Etat africain au secteur agricole. Elle a énuméré les critères que chaque pays doit observer, seul et collectivement, pour arriver à réduire la famine et la faim. Parmi ceux-ci, une collaboration avec les parties prenantes, la mise en place de programmes nationaux précis et chiffrés, la mobilisation des financements internes et externes, et enfin une demande à la Commission de l’Union africaine d’assurer le suivi de tout le programme.

Le Maroc, qui a fait du secteur agricole l’un des leviers de son économie et de son développement depuis l’indépendance, a été représenté à ce sommet par une forte délégation menée par le chef du gouvernement. Cette participation témoigne certes de la qualité des relations qui lient le Maroc au Sénégal, mais elle est aussi l’expression d’une volonté de partager une expertise développée dans le secteur agroindustriel avec le reste de notre continent.

Dans ce domaine, nos réserves de phosphates, comme de la production des engrais, sont des atouts stratégiques inestimables qui donnent au Royaume une longueur d’avance sur les autres. L’établissement en 2016 du groupe OCP-AFRICA procède de cette volonté d’aider les agriculteurs africains à augmenter leurs rendements par l’offre d’engrais adaptés aux besoins des agriculteurs et à leur environnement.

La sécurité alimentaire en Afrique devrait être l’objectif primordial qu’il faudrait promouvoir à l’intérieur de chaque État africain, comme au niveau continental. Il est temps donc de tirer les leçons de la guerre en Ukraine et ses conséquences sur la cherté et les pénuries des denrées de premières nécessités. Si des actions concrètes ne sont pas prises pour faire décoller rapidement l’agriculture africaine, un autre conflit dans un pays qui assure nos besoins alimentaires, pourrait nous être fatale.

La tenue, pendant ces temps de guerre et de conflits, du sommet sur la sécurité alimentaire au Sénégal, est en soi un signe de courage et surtout d’espoir. C’est aussi une leçon aux Occidentaux qui, par miracle, trouvent plus facilement les moyens de financer une guerre à coup de milliards que d’aider à sécuriser une alimentation saine à des millions de personnes à travers le monde. Parmi eux, des millions d’Africains peinent encore à manger à leur faim et à vivre dignement comme des êtres humains.

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Le 2 février 2023 à 16h40

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