La liberté intellectuelle et ses nouveaux ennemis
BUDAPEST- Après des débats enflammés, nous informe notre guide, le musée a accepté que les objets exposés "tournent" de temps à autre, pour que les différents pays puissent valoriser leurs plus précieuses reliques historiques. Mais lorsque je fais remarquer, quelque peu irritée, que le pistolet utilisé par Gavrilo Princip à Sarajevo ne peut lui aussi "tourner", le conservateur me réplique que la pièce authentique est revendiquée par quatre musées européens différents.
J’ai beau respecter et défendre la pluralité des traditions nationales européennes, c’est la gâchette d’un seul pistolet et non de quatre qui a déclenché la Première Guerre mondiale. Lorsque des faits historiques apportent une réponse unique à une question, le "pluralisme" et l’"inclusion" sont hors sujet. La réponse doit venir de spécialistes formés avec rigueur à l’histoire d’une époque déterminée (et familiers de ses sources), non des rédacteurs d’un programme politique.
Cela semble le pur bon sens. Mais les scientifiques, leurs institutions et la légitimité de la connaissance scientifique elle-même sont de plus en plus menacées dans plusieurs pays d’Europe. Des gouvernements procédant d’élections libres ont récemment bloqué (en Bulgarie) leur participation financière à des projets de recherche sans la moindre explication officielle, supprimé (en Hongrie) certains programmes de la liste des enseignements dispensés à l’université, voire éradiqué (en Pologne) des champs disciplinaires entiers.
Ces gouvernements méprisent des traditions universitaires pluriséculaires qui étaient respectées même durant l’ère communiste. Mais les pouvoirs qui sont à l’origine de ces décisions n’ont que faire d’établir des faits historiques ou scientifiques. Et ils sont prêts à vilipender, à moquer ou même à menacer ceux qui ont déjà acquis un tel savoir ou souhaitent l’acquérir.
Le savoir.... c'est le pouvoir
Nous ne devrions pas croire que les instigateurs de ces attaques sont ignorants et dépourvus d’instruction, ni qu’ils ne respectent pas le savoir. Des membres de premier plan du gouvernement hongrois, qui a contraint l’université d’Europe centrale, fondée par le financier George Soros, à partir pour Vienne, et a interdit les études de genre, ont antérieurement bénéficié de bourses accordées par la fondation Open Society de Soros, pour suivre leurs études à Oxford, à New York ou ailleurs. Ce sont des gens très instruits, qui savent parfaitement que le savoir, c’est le pouvoir, qui ont un programme précis et qui profitent du fait que l’enseignement, dans les pays de l’Union européenne est de la responsabilité des gouvernements nationaux et non des institutions établies à Bruxelles.
Ces gouvernements veulent mettre en place un système éducatif pour lequel l’Etat décide seul des champs de recherche nécessaires et socialement importants. A long terme, ils veulent probablement que l’Etat accorde aussi à ses thuriféraires le droit de produire et de transmettre le savoir.
Autrement dit, l’accès au savoir cessera d’être un droit civique. La fiabilité politique déterminera qui peut enseigner et étudier un pays et son passé. Cela signifierait un considérable retour en arrière par rapport à la démocratisation de l’enseignement supérieur et de la science en général, qu’accompagnerait la mise en place d’"experts" au service d’objectifs anti-démocratiques généralisés. Pour empêcher la seconde, nous devons résister au premier.
Des gouvernements européens veulent décider des questions scientifiques
Les politiques scientifiques démocratiques s’appuient sur le principe que l’accès à la science est un droit humain. En outre, elles affirment, à juste titre, que les connaissances produites dans un esprit démocratique de recherche sont de meilleure qualité que celles qui le seraient par un "expert" ainsi désigné en raison de ses relations politiques.
Nombre de questions des sciences sociales et des humanités acceptent des réponses dépourvues d’ambiguïté. Fondamentalement, nous devons reconnaître les conclusions de spécialistes qui ont consacré leur carrière à un problème spécifique et non d’experts cherchant à faire valoir une ligne politique.
Nous devons, par conséquent, combattre la tendance perturbatrice de certains gouvernements européens à s’attribuer le droit de décider des questions scientifiques et à faire de leurs partisans les arbitres de la vérité. Nous devrions aussi nous demander si les nouveaux instituts de recherche et les nouvelles universités, établissements régis dans certains de ces pays par des critères idéologiques, ont bien leur place dans le réseau d’universités et d’institutions de recherche européennes.
Les chercheurs en sciences sociales et d’autres disciplines de l’ancienne Europe communiste travaillent une fois encore dans un climat intellectuel chaque jour plus oppressant. Nous ne devons pas les laisser défendre seuls la quête démocratique du savoir contre ceux qui voudraient décider par décret quelle est l’arme qui tira le coup de feu de Sarajevo.
Traduit de l’anglais par François Boisivon
à lire aussi
Article : Tourisme. Lecture de la trajectoire d’un secteur devenu clé (2008-2025)
Porté par la reprise post-Covid, le tourisme marocain a retrouvé puis dépassé ses niveaux d’avant-crise. Mais une lecture de long terme montre une trajectoire plus contrastée, marquée par le choc de 2008 suivi d’une phase d’expansion modérée, puis un changement d’échelle à partir de 2022.
Article : Usines, ports, hôpitaux… comment la 5G privée va transformer le Maroc
Robots pilotés à distance, usines capables de remonter leurs données en temps réel, ports plus fluides, mines plus sûres, stades connectés pour des dizaines de milliers de spectateurs… Au Maroc, la 5G privée n’est plus un concept théorique. Dans une interview à Médias24, Ouassim El Arroussi, directeur des études et du développement chez Inwi, raconte les coulisses du premier déploiement industriel de cette technologie et explique pourquoi il pourrait ouvrir un nouveau marché stratégique pour le Royaume. Plongée.
Article : Sécurité numérique : la NARSA dénonce un site usurpant ses services en ligne
L’Agence nationale de la sécurité routière (NARSA) a mis en garde, le lundi 27 avril 2026, contre un site internet frauduleux usurpant son identité et visant à tromper les usagers.
Article : Cap Holding-Forafric. Ce que rachète Chakib Alj et ce qui reste dans le groupe
Le deal entre Cap Holding et Forafric Global porte sur un périmètre industriel marocain incluant moulins, marques et transformation, sans concerner la holding cotée. Cette dernière conserve un périmètre large et annonce une orientation stratégique vers la défense, la sécurité alimentaire et l'énergie.
Article : Sbata : lancement d’un bassin souterrain de 37.000 m³ pour lutter contre les inondations
La société régionale multiservices Casablanca-Settat a lancé, le lundi 27 avril 2026, un projet d’infrastructure visant à renforcer le réseau d’assainissement des eaux pluviales dans le quartier de Sbata, afin de limiter les risques d’inondation lors d’épisodes de fortes pluies.
Article : Syrie : les autorités démentent l’imposition d’un “kafil” aux ressortissants du Maghreb
L’administration syrienne de l’immigration et des passeports a démenti, le lundi 27 avril 2026, les informations faisant état de l’instauration d’un système de “kafil” pour les ressortissants des pays du Maghreb souhaitant entrer en Syrie.