La lutte pour le pouvoir au Moyen-Orient
L’ancien ministre des affaires étrangères allemand estime que le coup d’Etat en Egypte signifie qu'une dictature remplace une autre en faisant référence aux militaires qui remplacent les islamistes.
BERLIN – Les dernières illusions sur ce que l'on appelait encore récemment le «printemps arabe» se sont dissipées. Le coup d'Etat de l'armée en Egypte rend clair comme l'eau de roche le triste choix auquel est confronté ce pays : ce n'est plus démocratie ou dictature, mais révolution islamiste ou contre-révolution militaire - autrement dit le choix entre deux dictatures.
C'est vrai non seulement pour l'Egypte, mais pour presque tout le Moyen-Orient. Et comme les deux adversaires ont fait le choix de la lutte armée, il en résultera la guerre civile, malgré tout ce que les ministres bien intentionnés des Affaires étrangères de l'UE peuvent décider à Bruxelles. Les islamistes ne peuvent l'emporter militairement, tandis que les généraux ne peuvent l'emporter politiquement. On peut donc s'attendre au retour à une dictature, à une violence significative et à une série de catastrophes humanitaires.
Les uns comme les autres veulent tout le pouvoir et le contrôle total du pays, alors qu'ils n'ont qu'une compréhension rudimentaire de la manière de moderniser l'économie et la société. C'est pouquoi, quel que soit le vainqueur, ce sera à nouveau le règne de l'autoritarisme et la stagnation économique.
L'armée égyptienne l'emportera, au moins à moyen terme. Mais avec le soutien des anciennes élites, de la classe moyenne urbaine et des minorités religieuses, les dirigeants militaires ont manifestement adopté la stratégie du tout ou rien. Par ailleurs, du fait de l'aide financière de l'Arabie saoudite et des autres pays du Golfe, l'armée est imperméable aux pressions extérieures.
L'Egypte répète le scénario algérien. En 1992, le Front islamique de salut (FIS) étant sur le point de remporter les élections législatives, les militaires algériens ont fait un coup et ont aussitôt annulé le deuxième tour des élections. Prés de 200.000 personnes ont perdu la vie lors des 8 ans de guerre civile qui ont suivi, marquée par une brutalité sans nom des deux cotés.
De facto, l'armée est toujours au pouvoir en Algérie. Mais le rôle de l'islam politique n'étant pas encore clairement défini, aucun des problèmes fondamentaux du pays n'a été résolu et ses dirigeants n'ont pu exploiter les possibilités de développement (contrairement à l'Egypte, l'Algérie dispose d'importants gisements de pétrole et de gaz).
En Egypte, l'ancienne génération de Frères musulmans a connu la prison et la vie clandestine, mais il y a toutes les raisons de penser que la jeune génération réagira par la terreur et la violence. L'Egypte, la Syrie, le Yémen, la Tunisie et peut-être prochainement d'autres pays de la région serviront de berceau à l'émergence d'un Al Qaïda rénové, plus militarisé, appelé à devenir un facteur important dans la cacophonie d'intérêts et d'idéologies du Moyen-Orient.
L'Occident en général et les USA en particulier ont peu d'influence et de moyens de pression dans la région. Aussi, ils vont protester, menacer et déplorer les horreurs à venir ; mais finalement ils vont suivre leur intérêt et non agir selon leurs principes. Par exemple l'Egypte qui contrôle le canal de Suez et qui en paix «froide» avec Israël est stratégiquement trop importante pour être abandonnée.
La situation égyptienne à elle seule est inquiétante, mais elle ne constitue pas un cas unique. Au Moyen-Orient l'ordre soutenu par les USA s'effondre, mais aucun autre ne le remplace. Pour l'instant le chaos s'étend et menace de s'étendre bien au-delà des frontières de la région.
Après l'échec spectaculaire du président Georges W. Bush, du vice-président Dick Cheney et des néo-conservateurs qui croyaient que leur pays allait résoudre à lui tout seul les problèmes de la région, les USA ne peuvent et ne veulent plus être la force dernier recours pour rétablir l'ordre au Moyen-Orient. Après être allés à la limite de leurs moyens en Afghanistan et en Irak et confrontés à une contraction économique sur le plan intérieur, ils se retirent, mais aucune autre puissance n'est prête à les remplacer.
Le retrait est l'une des manœuvres militaires les plus dangereuses, car il peut facilement se transformer en fuite panique et générer le chaos. Avec le départ prochain des USA et de l'OTAN d'Afghanistan, le risque de troubles dans la région comprise entre l'Afrique du Nord et l'Hindou Kouch va croître considérablement sur son flanc est.
La crise prolongée du Moyen-Orient montre que les puissances de la région essayent de plus en plus de remplacer les USA pour imposer l'ordre. Mais cela aussi alimente le chaos, car aucune n'est assez forte pour se substituer aux USA. Par ailleurs, le clivage entre sunnites et chiites conduit à des politiques contradictoires. Ainsi en Egypte, l'Arabie saoudite soutient l'armée contre les Frères musulmans, tandis qu'en Syrie elle soutient les salafistes contre l'armée qui de son coté est soutenue par les grands ennemis de l'Arabie saoudite, à savoir l'Iran majoritairement chiite et son bras armé au Liban, le Hezbollah.
Mais la lutte pour le pouvoir dans la région et ses antagonismes sectaires et idéologiques constituent également une occasion de coopération que l'on n'aurait jamais cru possible. De ce point de vue, tout dialogue irano-américain sur la question nucléaire après l'élection de Hassan Rouhani à la présidence iranienne pourrait avoir des conséquences importantes.
En Egypte, la contre-révolution de l'armée va l'emporter, mais ce n'est pas pour autant la fin de la révolution islamiste, car ses causes sont toujours présentes. Pour l'instant on ne voit aucun progrès sur ce front. Et lorsque la révolution islamique renaîtra, elle sera probablement encore plus puissante et encore plus violente.
Une dynamique du même genre a animé l'Histoire européenne, notamment lors des révolutions et des contre-révolutions du 19° et du 20° siècle. Ce n'est qu'il y a une vingtaine d'années que l'Europe est venue à bout de cette dynamique, mais elle semble resurgir, quasi inchangée, au Moyen-Orient.
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
© Project Syndicate 1995–2013
La version anglaise de la chronique de Joschka Fischer
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