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La main visible de la prospérité économique

FRANCFORT – L'Allemagne a résisté à la crise financière beaucoup mieux que la plupart de ses voisins. Considéré comme l'homme malade de l'Europe jusqu'en 1999, le pays possède aujourd'hui la plus forte économie du continent, qui représente environ un quart de ses exportations. Son taux de chômage légèrement inférieur à 5%, représente la moitié de la moyenne européenne. Le budget fédéral est équilibré pour la première fois en une décennie.  

Le 10 mars 2015 à 11h21

Mais ce serait une erreur de croire que la performance économique de l'Allemagne justifie ses prises de décisions politiques. En fait, la domination économique actuelle de l'Allemagne s'est construite sur un cadre politique qui se tient en opposition directe par rapport à celui défendu par l'ancien Chancelier Ludwig Erhard, le père de son « miracle économique » qui a fait suite à la Seconde Guerre mondiale.

Au lieu du soi-disant ordolibéralisme d'Erhard (dans lequel l'État jette les bases d'une économie de marché qui fonctionne en gérant activement l'environnement juridique), la stratégie économique menée par le gouvernement de la Chancelière Angela Merkel a été aléatoire, conduite davantage par l'opportunisme politique que par une philosophie sous-jacente. L'Allemagne serait sage de ne pas considérer sa réussite économique comme allant de soi. A l'heure où l'incertitude économique et politique est de plus en plus grande, les principes directeurs d'Erhard sont plus importants que jamais.

En effet, les décideurs de l'Allemagne semblent buter systématiquement sur chaque décision. Au lieu de piloter l'économie, ils sont conduits par cette dernière et réagissent sans aucune idée claire de la direction à prendre face aux exigences du moment. La dé-carbonisation tant célébrée du pays met son industrie en péril. La négociation collective, autrefois réservée aux acteurs économiques, est de plus en plus politisée. Les changements dans la politique de retraite stimulent les dépenses publiques et contribuent à l'augmentation du niveau de la dette.

Au cœur des problèmes de l'Allemagne se trouve l'idée fortement ancrée (et généralisée à l'échelle internationale), selon laquelle l'économie est un grand mécanisme d'horlogerie dans lequel l'État peut intervenir sans conséquences. La mathématisation croissante de l'économie au cours des dernières décennies a encouragé ce développement.

Le retour à l'ordolibéralisme

La faiblesse centrale des systèmes démocratiques contribue également au problème : la recherche des votes favorise l'extension des avantages sociaux et décourage les mesures impopulaires susceptibles de placer l'économie sur une base plus durable. Comme l'a dit l'économiste allemand Herbert Giersch, ce qui est politiquement opportun est rarement économiquement avantageux.

C'est pour cette raison que le retour à l'ordolibéralisme est plus important que jamais. L'objectif d'Erhard était de contrer le pragmatisme et l'activisme politique par une vision ordonnée de la politique économique et sociale. La nécessité d'adopter une vision holistique de l'économie allait de soi. Pour les ingénieurs et les économistes sociaux d'aujourd'hui, ce n'est plus le cas.

La vision d'Erhard d'une économie de marché sociale était une troisième voie, une alternative à la fois à une intervention de l'État à grande échelle et aux risques du laissez faire libéral. L'expérience historique de l'Allemagne a démontré que la liberté sans ordre conduisait au chaos, et que l'ordre sans liberté menait à la coercition et à la renonciation à la démocratie.

Liberté économique et État démocratique

Le capitalisme sans guide a joué contre lui-même, selon Erhard, car les monopolistes ont pris les marchés au piège et ont capturé l'État. Mais la tentative de perfectionner la vie grâce à l'intervention de plus en plus globale de l'État, jusqu'à ce que même les plus petites injustices soient indemnisées, a été également vouée à l'échec. La société humaine ne suit tout simplement pas les règles d'une colonie de termites : l'ordre doit laisser une place à la liberté et à l'individualité.

La pertinence actuelle des idées d'Erhard est perceptible dans le nombre croissant de mouvements de protestation (renforcés par les réseaux sociaux), qui contestent l'économie de marché et le néolibéralisme. Toute augmentation de la légitimité du marché provoquée par l'échec du communisme a été au mieux temporaire. Les politiques actuelles axées sur le marché sont considérées comme froides et anti-sociales, en particulier dans les pays industrialisés occidentaux. L'État-providence paternaliste est considéré comme plus humain, malgré la perte de liberté et les distorsions financières qui lui sont associées.

Erhard était bien conscient de la tension entre la liberté économique et l'État démocratique. Lui et ses disciples n'ont jamais envisagé l'ordolibéralisme comme un dogme immuable, mais plutôt comme un modèle qui pourrait être adapté à de nouveaux défis. Erhard a même tenté de l'adapter aux changements socio-politiques des années 1960, en développant le concept d'une « société formée », selon laquelle le factionnalisme serait minimisé et où l'État serait régi par consensus.

Erhard n'a pas réussi à obtenir le soutien nécessaire à cette idée controversée. Mais compte tenu de la montée des inégalités et du désenchantement croissant face à la politique et aux partis politiques, il pose des questions qui restent pertinentes pour la démocratie représentative d'aujourd'hui.

Comme Erhard aurait pu lui-même le fait valoir, l'ordolibéralisme n'est pas une solution standard applicable à tous. Mais il ne fait aucun doute que dans le monde globalisé d'aujourd'hui, l'économie (et peut-être aussi la politique), pourraient bien bénéficier de l'imposition de l'ordre.

Aucun système politique capable de surmonter les difficultés et la misère ne peut être construit sans d'abord réaliser des améliorations du potentiel économique. Cela doit s'effectuer en réduisant au minimum l'intervention de l'État, la bureaucratie et les privilèges pour de rares élus. Le principe directeur d'Erhard était simple: il doit y avoir des principes directeurs. C'est une idée qui reste plus importante que jamais, en Allemagne et au-delà.

 

© Project Syndicate 1995–2015


 

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Le 10 mars 2015 à 11h21

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