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La mondialisation appartient au passé, la planétarisation doit encore voir le jour

Alors que les dépenses militaires mondiales atteignent des niveaux records, l’humanité semble privilégier la préparation aux conflits au détriment de la lutte contre les menaces existentielles comme le climat ou la biodiversité.

Le 18 septembre 2025 à 12h58

PARIS – En novembre 1985, lors de leur premier sommet à Genève, le président américain Ronald Reagan et le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev s’éclipsaient des débats officiels pour s’entretenir en privé. C’est seulement des années plus tard que nous apprenions de quoi ils avaient discuté. Gorbatchev confiait en effet à Charlie Rose que Reagan lui avait posé une question surprenante : "Que feriez-vous si les États-Unis étaient soudainement attaqués par des êtres venus de l’espace ? Viendriez-vous à notre secours ?". "Sans aucun doute", avait répondu Gorbatchev. "Nous aussi", avait précisé Reagan. Les deux superpuissances étaient à l’époque engagées dans une course aux armements nucléaires, et se regardaient en chiens de faïence à travers l’Europe. Et pourtant, ils parvenaient encore à s’imaginer s’unir contre une menace existentielle commune.

Quarante ans plus tard, l’humanité se retrouve à nouveau entraînée dans une course aux armements. D’après les travaux de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, les dépenses mondiales consacrées à la défense ont atteint un montant record de 2.700 milliards $ en 2024, en hausse de 9,4% par rapport à l’année précédente, corrigée de l’inflation. Après neuf années consécutives d’augmentation de ces dépenses, il s’agit d’une hausse sans précédent depuis la fin de la guerre froide, sans aucun signe de ralentissement à l’horizon. Plusieurs dizaines de pays renforcent leur armée, et de plus en plus de gouvernements formulent des engagements d’accroissement de leurs budgets militaires à long terme.

Les raisons à cela sont nombreuses, et pour certaines compréhensibles : guerre d’agression russe en Ukraine, mais également tensions croissantes en Asie de l’Est et au Moyen-Orient, et vulnérabilités dans le cyberespace et l’espace. Plus fondamentalement, cette escalade reflète toutefois l’effondrement de la mondialisation telle que nous la connaissions – cet ordre fondé sur des règles, ancré dans le multilatéralisme, l’ouverture commerciale et la coopération internationale.

On pourrait aisément oublier à quel point l’ambiance était différente il y a à peine dix ans. En 2015 – point culminant de la plus récente vague de mondialisation –, les dirigeants mondiaux concluaient trois accords historiques : le Plan d’action d’Addis-Abeba sur le financement du développement, les Objectifs de développement durable des Nations Unies, et l’Accord de Paris sur le climat. Le président chinois Xi Jinping et le président américain Barack Obama se serraient la main à Washington, signalant – du moins pour de nombreux observateurs – qu’une nouvelle ère de mondialisation durable, inclusive et résiliente était toute proche.

L’optimisme qui en résultait allait toutefois se révéler de courte durée. En quelques années seulement, les guerres commerciales, les politiques nationalistes et identitaires, ainsi que les rivalités géopolitiques allaient anéantir le consensus précédent. Aujourd’hui, les droits de douane, les subventions, les politiques industrielles, les crises des réfugiés et les nouvelles courses aux armements témoignent d’un monde dans lequel la coopération a perdu de sa superbe. Comme l’affirme l’historien français Arnaud Orain, la thèse de la "fin de l’histoire" a cédé la place à un monde à nouveau conçu comme fini – comme un gâteau à diviser plutôt qu’à agrandir. Selon cet état d’esprit, ce qui est à moi est à moi, et ce qui est à toi est négociable.

Les menaces existentielles qui ont inspiré l’expérience de pensée de Reagan sont néanmoins toujours présentes, et plus pressantes que jamais. Le changement climatique, l’effondrement des écosystèmes et l’aggravation des inégalités sociales constituent des dangers pour nous tous. Ces menaces sont largement documentées, leurs conséquences déjà visibles, et les stratégies pour y faire face figurent noir sur blanc dans d’innombrables travaux politiques et rapports d’experts. Elles demeurent pourtant éternellement considérées comme secondaires par rapport à la peur immédiate d’une agression par un pays voisin ou rival.

Si leur profession existe toujours, les historiens du futur se poseront sans doute la question suivante : pourquoi l’Homo sapiens du milieu des années 2020 aura-t-il fait le choix de consacrer des ressources sans précédent à la préparation d’affrontements militaires, et de négliger l’action collective face à des menaces planétaires pourtant évidentes ? Les montants en jeu sont vertigineux. Les quelque 3.000 milliards $ consacrés chaque année à la défense permettraient de couvrir une part importante des investissements nécessaires à la décarbonation de nos économies, à l’adaptation au changement climatique, ainsi qu’à la préservation de la biodiversité.

Plutôt que d’étendre la logique coopérative de la mondialisation à la survie de notre planète, nous la réinventons en privilégiant les murs, les droits de douane et les armes – ce que l’on pourrait qualifier de "mondialisation des barbelés". L’humanité demeurera interdépendante, mais les relations ne seront plus gérées par des institutions communes, seulement au travers de sphères d’influence. Pendant ce temps, la planète ne cessera de s’éloigner de la conscience politique.

Comme nous mettait en garde Sophocle, "le mal peut parfois sembler bon à celui dont les dieux mènent l’esprit à sa perte". Il est insensé que nous demeurions obsédés par la puissance géopolitique, qui n’est que relative, tout en ignorant la réalité absolue des limites de notre planète. Si nous entendons conserver une espérance, il va nous falloir inventer quelque chose de nouveau : la "planétarisation", en lieu et place de la mondialisation, la reconnaissance du fait que la préservation de notre monde fragile est la condition préalable à tout le reste. Les prochains rassemblements, tels que la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP30) organisée à Belém, au Brésil, nous offrent des opportunités de promouvoir cette vision, en dépit des négociations décevantes de cette année sur la question des plastiques présents dans nos océans. Le temps nous est toutefois compté.

Certains feront probablement valoir que le tableau n’est pas si sombre, dans la mesure où l’humanité vit actuellement une extraordinaire période d’innovation scientifique et technologique. Compte tenu des progrès de l’intelligence artificielle, des biotechnologies, des énergies renouvelables et des matériaux de pointe, considèrent-ils, pourquoi ne pas placer notre espoir dans une ingéniosité humaine certainement capable de nous sortir de cette situation ?

Le contre-argument à cette conception est toutefois suffisamment puissant pour calmer les ardeurs. Il y a un siècle, plusieurs découvertes révolutionnaires dans les domaines de la physique, de la chimie et de la médecine promettaient, elles aussi, un avenir doré, ce qui a conduit à ce que les Français ont appelé les "Trente Glorieuses" après la Seconde Guerre mondiale. Seulement voilà, avant d’en arriver là, le monde a connu une dépression dévastatrice, le fascisme, ainsi qu’une guerre mondiale appuyée par ces nouvelles technologies. Le projet Manhattan a abouti à la création de la bombe atomique bien avant que l’énergie contenue dans l’atome ne soit utilisée pour des finalités civiles. De même, la science qui nous permet de bénéficier des engrais modernes est également celle qui sous-tend la création d’armes chimiques.

Il faut effectivement s’attendre à ce que l’IA et d’autres avancées transforment la société actuelle. Malheureusement, l’histoire nous enseigne que les applications militaires dépasseront certainement les utilisations civiles. Comme toujours, il suffit de "suivre l’argent" pour constater que les budgets militaires éclipsent les investissements consacrés à l’action climatique. Le danger ne réside pas dans l’échec des technologies, mais dans le fait qu’elles seront d’abord exploitées à des fins de conflit, plutôt que pour notre survie collective.

Contrairement aux précédents tournants historiques, celui auquel nous sommes aujourd’hui confrontés n’offre pas de seconde chance. Les ressources sont limitées, notre budget carbone diminue rapidement, et les limites de notre planète sont mises à rude épreuve. Le choix est clair : continuer de réorganiser la mondialisation en un ensemble militarisé de blocs politiques, dans lequel les ressources seront consommées par les guerres commerciales, les guerres culturelles et les guerres réelles, ou privilégier la "planétarisation", et commencer à appliquer des stratégies nous permettant de survivre ensemble avec dignité.

© Project Syndicate 1995–2025

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Le 18 septembre 2025 à 12h58

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