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La paix selon Trump

La rencontre Trump-Poutine en Alaska, agrémentée du symbole "CCCP" porté par Sergueï Lavrov, marque moins une nostalgie qu’une revendication : le retour assumé de la puissance russe. Dans cette chronique, Joschka Fischer décrypte le signal envoyé à l’Ukraine et à l’Europe.

Le 21 août 2025 à 8h28

MUNICH – Donald Trump et Vladimir Poutine se sont à nouveau rencontrés, cette fois dans l’ancien territoire russe de l’Alaska. D’un point de vue extérieur, on croirait presque avoir remonté le temps jusqu’à une époque antérieure à la fin de la guerre froide, lorsque les deux superpuissances mondiales, les États-Unis et l’URSS, déterminaient encore le destin du monde, dans une forme d’unité condescendante.

Cette rencontre constitue toutefois bien plus qu’une réminiscence de l’histoire. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, portait ce jour-là un vêtement surprenant, qu’il jugeait certainement adapté à l’occasion ainsi qu’aux ambitions de Poutine : un sweatshirt sur lequel était inscrit "CCCP" (l’acronyme cyrillique d’URSS) en travers du torse. S’il s’agit d’une plaisanterie, elle n’en demeure pas moins menaçante.

Lavrov a voulu montrer que la Grande Russie est de retour à la table des affaires mondiales

Tous ceux qui connaissent depuis longtemps le ministre russe des Affaires étrangères savent que l’homme n’est pas tout à fait connu pour son sens de l’humour, ni pour négliger les détails dans les affaires sérieuses et la diplomatie de haut niveau. Le choix vestimentaire de Lavrov était réfléchi, et visait à faire comprendre que la Grande Russie était de retour à la table des affaires mondiales. Il n’est pas question de tourner la page de l’effondrement de l’URSS et de son empire d’Europe de l’Est entre 1989 et 1991. L’empire est de retour, et entend bien reconquérir ses territoires perdus.

Le plus important de ces territoires est évidemment l’Ukraine. Comme l’expliquait en 1994 l’ancien conseiller à la Sécurité nationale des États-Unis, Zbigniew Brzezinski, "sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire". Le sweatshirt de Lavrov ne symbolise pas la guerre froide, mais le monde tel que la Russie le conçoit.

L’invitation par Trump du criminel de guerre Poutine sur le sol américain valide cette vision. L’apparition conjointe de Poutine et du président américain, se serrant la main sur le tarmac recouvert d’un tapis rouge, et partageant une limousine, signale au monde entier que la Russie – qui ne recule toujours pas d’un iota par rapport à ses plus hautes exigences concernant l’avenir de l’Ukraine – est à nouveau reconnue comme un partenaire à part entière. Poutine rompt ainsi avec plus de trois ans d’isolement diplomatique.

La Russie envoie un message très clair à l'Ukraine

Le message envoyé à l’Ukraine lors de cette rencontre est par ailleurs très clair : le président américain lui-même reconnaît que l’empire russe est de retour. N’imaginez pas pouvoir y échapper en vous orientant vers l’Ouest. Votre situation géographique fait votre destin, et la paix ne pourra revenir que lorsque vous aurez admis cette réalité. Vous êtes seuls, les États-Unis ne vous aideront pas, et l’Europe n’en est pas capable.

Il est par ailleurs important que les Européens eux-mêmes étudient le sous-texte du sommet en Alaska, dans la mesure où, pour eux aussi, cette manifestation d’un ordre mondial déterminé uniquement par les intérêts des grandes puissances s’accompagne de messages qui donnent à réfléchir. Si ce sommet présente un parfum de Conférence de Yalta de 1945, durant laquelle les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale se partagèrent le butin géopolitique, c’est parce qu’il constitue un pas supplémentaire sur la voie du déclin du multilatéralisme et du supranationalisme.

Le concept d’"Occident" ne signifie plus grand-chose pour les États-Unis de Trump. Seules comptent désormais la vision trumpienne du monde et l’interprétation par le président américain des intérêts de son pays, aussi confuse soit-elle.

Trump continuera d’écouter les Européens avec un sourire en coin

Les Européens doivent décider eux-mêmes de leur position. Les États-Unis n’opéreront pour l’heure pas de changement majeur dans leurs relations officielles avec l’Europe, mais Trump continuera d’écouter les Européens avec un sourire en coin, recevant volontiers leurs flatteries, pour ensuite les ignorer, comme lors du sommet en Alaska.

Les Européens doivent par conséquent prendre conscience qu’ils sont seuls dans ce nouvel ordre mondial. Les États-Unis ne tiendront plus compte de leurs intérêts, que ce soit en matière de sécurité ou de commerce.

Pourquoi Trump renforce-t-il à ce point la Russie, sans aucune contrepartie ?

L’Europe doit devenir une puissance mondiale à part entière, en affrontant rapidement et énergiquement l’ensemble des défis que cela implique, y compris dans les domaines de l’espace, du renseignement et du numérique au sens large. Ce "tournant" dans l’histoire de longue date de l’Europe nécessitera des efforts beaucoup plus importants et de plus grande portée qu’un simple réarmement européen en équipements et en effectifs conventionnels, aussi important soit-il. Tel est le message adressé aux Européens depuis l’Alaska.

Pourquoi l’Amérique de Trump agit-elle si manifestement contre ses propres intérêts ? À l’exception de la levée des sanctions économiques, Poutine a semble-t-il obtenu tout ce qu’il souhaitait à l’issue du sommet, notamment la fin de son isolement diplomatique, la reconnaissance par les États-Unis de la Russie en tant que puissance mondiale comme les autres, et l’acceptation du sort de l’Ukraine comme partie intégrante du Russkiy Mir (le "monde russe"). Pourquoi Trump renforce-t-il à ce point la Russie, sans aucune contrepartie ?

Aussi importantes soient-elles pour les Européens, ces questions ne trouveront de réponses que sur le terrain de la politique américaine. L’Europe doit dorénavant s’occuper seule d’elle-même.

Joschka Fischer, ministre allemand des Affaires étrangères et vice-chancelier de 1998 à 2005, a compté parmi les leaders du parti écologiste allemand pendant près de 20 ans.

© Project Syndicate 1995–2025

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Le 21 août 2025 à 8h28

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