Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.La panique de l’information
Submergés par un flot continu d’informations anxiogènes et de recommandations superflues, nous en venons à confondre être informés et être déformés par nos émotions et par ce que nous consommons. LA chronique de Najib Refaif.
Chaque jour, dès le matin en scrollant sur son téléphone, il s’expose à une violence, une rumeur, une injonction, un drame.
Parfois, il a envie de poser son téléphone, de l’éloigner même, comme on repousse un instrument dangereux. Mais la curiosité est plus forte. Les sollicitations, les notifications et tout ce que charrie et déverse son portable sont tels qu’il ne lève plus ses yeux vers un ailleurs plus calme. Le flux est ininterrompu et la pause impossible.
Qui n’a jamais été dans cet état vaporeux de somnambulisme qui nous fait déambuler à l’infini dans la clameur, le malheur et le bruit du monde ?
Passant du tragique au ludique, il y a aussi ceux qui cherchent à en rire à travers des vidéos ou "mèmes" où l’on s’esclaffe : celles qui moquent son prochain, faible ou puissant, ridiculisent le quidam et bien d’autres contenus plus ou moins détournés pour passer un bon moment et le partager, avec ou sans commentaires.
Mais ceux-là seront vite rattrapés par d’autres contenus et informations plus anxiogènes, des sollicitations plus mercantiles, quoique tout le soit dans cette immensité numérique de rires, de drames et de larmes où nous sommes bien peu de chose et payons de notre personne.
Et puis tout va si vite, les infos comme les recommandations qui tournent vite aux injonctions : quel aliment privilégier, quel ingrédient est bon pour la santé, quel habit porter, sur quelle plage se prélasser, quel pays visiter ?
Chacun selon son algorithme et suivant ses penchants, c’est-à-dire selon ce qu’il avait cherché auparavant, tout en lui suggérant répétitivement ce qu’il pourrait aimer. Car la machine sait sur nous ce qu'en grande partie l’on ignore d’elle. Et comme elle est plus intelligente, croît et se fortifie de jour en jour, se nourrissant de ce qu’on lui fournit, elle se mêle de penser et à ressentir à notre place.
Elle conjugue à l’impératif les verbes qu’on pensait personnels, subjectifs ou réfractaires à ce mode grammatical : rêver, aimer et lire. Pour ce dernier, un lecteur averti des choses de la littérature serait étonné par ce qu’elle propose comme titres de livres qu’il faudrait avoir lus dans sa vie. Comme elle fait une moyenne de lecteurs comme on calculerait un PIB au prorata d’une population, le lecteur au long cours ne s’y retrouvera pas.
Il parait même qu’elle est capable de conseiller des titres de romans et des auteurs qui n’existent même pas. Comme tout est généré par des IA, il arrive que cette dernière hallucine et fasse des erreurs. L’erreur n’est-elle pas humaine aussi ?
Sollicité émotionnellement, on ne peut pas parler d’information, même lorsqu’il s’agit d’actualité. Et comme les algorithmes privilégient ce qui indigne, choque ou divise, la rumeur et le sensationnel l’emportent sur l’essentiel. D’où cette tendance obsessive pour les faits divers avec une montée de paranoïa entretenue par des rumeurs et des "influenceurs" catastrophistes ou déclinistes.
Ce dérèglement des émotions est un carburant de l’économie numérique. C’est un modèle économique qui table sur la peur, la colère et le choc qui captent l’attention et non sur la véracité ; le but n’étant pas la vérité, mais le clic.
L’illustration de cette accélération effrénée et faussée de l’information nous a été présentée récemment à propos du mouton de l’Aïd.
Que n’a-t-on pas vu, lu et entendu comme balivernes sur ce qu’on pourrait appeler "l’annonce d’un évènement annulé" ? Un débat hystérisé où le profane et le sacré se sont emmêlés dans les abats du mouton. Le mouton à cinq pattes. Rires et humour gras, imprécations et fakes news portés par un flux incessant de vidéos et d’images détournées. Mais point, ou très peu, d’explications, de pédagogie et d’analyses rationnelles sur l’importance économique de l’annulation d’un rituel qui relève plus de la pure tradition que de l’obligation religieuse.
Le philosophe, architecte et théoricien de la vitesse et du progrès Paul Virilio, a écrit il y a déjà plus de 20 ans : "l’accélération de l’information est une accélération de la panique". Demeurant optimiste malgré tout, il ajoutera lors d’un entretien télévisé : « Notre monde est à la fois catastrophique, apocalyptique et merveilleux, il est les deux à la fois. Tout va plus vite, tout est enrichissant et tout est plus dramatique".
Un quart de siècle plus tard, ailleurs comme ici, ce constat lucide sur l’époque et le progrès demeure inchangé. Seule la forme de ce progrès a été modifiée. Mais la "forme, disait Victor Hugo, c’est le fond qui remonte à la surface".
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