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La possibilité d’une théorie économique unifiée ?

NEW YORK – Le shutdown du gouvernement américain survenu le mois dernier – fruit d’affrontements partisans autour des négociations du budget au Congrès – constitue l’illustration parfaite de la polarisation qui préside aux débats actuels sur les politiques économiques.  

Le 19 novembre 2013 à 12h52

D’un côté, les partisans de John Maynard Keynes considèrent que l’intervention de l’État peut permettre à n’importe quelle économie de s’extraire de la crise, en stimulant la demande globale, laquelle serait en retour créatrice d’emploi. Chaque gouvernement, affirment les keynésiens, a la capacité – et la responsabilité – de résoudre bon nombre, si ce n’est l’ensemble, des problématiques économiques du pays qu’il régit.

Dans le camp opposé, les partisans de l’école autrichienne de la pensée économique, et notamment des idées de Friedrich Hayek, estiment que seules la limitation de l’intervention de l’État et la libre entreprise constituent un chemin viable vers la liberté et la prospérité. Le marché serait ainsi le meilleur arbitre quant à la manière d’allouer des ressources restreintes, et devrait par conséquent servir de moteur principal d’une économie.

Ces dernières années, ce débat de longue date a gagné en controverse – une impasse dont le tribut s’alourdit par ailleurs. Afin de restaurer la croissance au sein des économies développées, tout en appuyant une solide croissance du PIB et en combattant la pauvreté dans les pays en voie de développement, il est nécessaire d’adopter une approche plus unifiée en direction d’une prise de décisions économiques qui tire parti des deux écoles.

Les réponses officielles à la crise économique mondiale mettent en évidence les mérites du modèle interventionniste, démontrant combien une action décisive de l’État peut contribuer à optimiser l’efficience et à remédier aux déséquilibres des marchés, démarches permettant de préserver l’économie contre les effets d’une insuffisance de la demande causée par la baisse des investissements et la montée du chômage. Le libre-échange a également néanmoins un rôle crucial à jouer, les politiques incitatives à plus long terme catalysant en effet les avancées scientifiques et technologiques – boostant ainsi le potentiel de croissance des économies.

Dans leur recherche d’un moyen de promouvoir l’innovation sans pour autant sacrifier la protection sociale, les économistes et responsables politiques auraient tout intérêt à tirer une leçon de l’univers de la physique. Pendant près d’un siècle, les physiciens se sont efforcés de fusionner les idées concurrentes des génies de la discipline, parmi lesquels Wolfgang Pauli, premier physicien à avoir prédit l’existence des neutrinos (particules de matière les plus infimes), et Albert Einstein, découvreur de la courbure de l’espace-temps. Cette fameuse «théorie du tout» allait ainsi réconcilier l’infiniment petit avec l’immensément grand, permettant une compréhension globale des propriétés physiques de l’univers.

Les responsables politiques pourraient ainsi travailler à l’unification de théories a priori contradictoires, afin d’harmoniser les décisions politiques au cycle économique ainsi qu’au niveau de développement de l’économie. Il s’agirait, selon une telle approche, de chercher à préserver les économies des impacts déstabilisateurs de changements de politiques motivés par des considérations politiciennes, sans pour autant entraver la capacité des gouvernements à corriger un certain nombre de déséquilibres dangereux. Il serait bon que nos dirigeants se montrent tout aussi vigilants sur la question de la réduction des dépenses et du retrait des mesures de relance en périodes de croissance qu’ils sont enclins à adopter de telles politiques en temps de récession.

Tant que cette approche s’inscrit dans le cadre d’une vision selon laquelle la politique serait un art, et non une science, il y a là une bonne chose : le monde a besoin de davantage de flexibilité dans la prise de décisions économiques. Certains pourraient néanmoins y voir une raison de s’inquiéter, notamment compte tenu d’une suspicion croissante à l’égard des politiques économiques incitatives depuis l’explosion de la crise économique mondiale.

Beaucoup expliquent la crise par plusieurs décennies de suprématie d’une approche du «laissez faire» en matière de politiques économiques, et attribuent à juste titre à l’intervention de l’État le mérite d’avoir facilité la reprise. La réussite économique considérable de pays comme la Chine, au sein de laquelle plusieurs millions d’individus ont pu s’extraire d’une pauvreté abjecte en l’espace d’une seule génération, renforce la légitimité des systèmes interventionnistes.

De nombreux acteurs encouragent également au sein des pays développés un plus grand rôle de l’État, afin de faire en sorte que les avantages sociaux promis soient délivrés à une population rapidement vieillissante. Le fait est que la capacité de nombreux États en la matière se trouve d’ores et déjà sous tension. Comme l’a expliqué la chancelière allemande Angela Merkel, bien que l’Europe héberge tout juste 7% de la population mondiale et ne produise que 25% des richesses planétaires, elle représente 50% des versements de prestations sociales à travers le monde. En prenant en compte les États-Unis, nous aboutissons au constat selon lequel 11,5% de la population mondiale perçoit 88% des aides sociales de la planète.

Pour autant, le fait de considérer les principes du libre-échange comme appartenant au passé ne ferait que créer un nouvel ensemble de déséquilibres. Plutôt que de continuer de permettre aux militants les plus extrémistes de détourner le débat sur les politiques économiques, il est nécessaire que les décideurs travaillent à l’unification des différentes écoles de pensée. Seulement alors seront possibles les discours productifs – d’un genre différent de ceux qui se terminent en shutdown.

Keynes a un jour écrit qu’il s’inscrivait en accord avec «presque toutes» les idées d’Hayek. Hayek considérait quant à lui «rassurant» le fait que lui et Keynes s’entendent «sur tant de choses.» Ce qui nous amène à la question suivante : qu’est-ce-qui empêche réellement les économistes et les décideurs politiques d’élaborer – voire de promouvoir – une grande théorie économique unifiée ?

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2013

 


 

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Le 19 novembre 2013 à 12h52

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