El Mehdi Darmouch
Cadre au ministère de l’Economie et des financesLa productivité de l’investissement public au Maroc
Au début de cette année, les analystes du Haut-commissariat au plan ont publié les résultats d’une étude importante et inédite sur le rendement du capital physique au Maroc (1). Ses principales conclusions se présentent comme suit:
Une évolution en trois phases
L’évolution de l’investissement brut a connu une phase haussière à partir des années 1960, qui s’est ralentie durant les années 1980 et 1990, en raison de l’ajustement structurel, pour reprendre ensuite son trend haussier à partir des années 2000 (les dépenses d’investissement essentiellement au titre du budget général de l’Etat et des établissements et entreprises publics ont presque triplé entre 2000 et 2014, passant de 98 milliards de DH à 273 milliards de DH et ont été réalisées notamment dans le secteur des services, avec un taux d’investissement de 41%).
Une faible productivité
Un taux d’investissement global dépassant 30% en moyenne sur plus d’une décennie à partir de l’année 2000, fait apparaître en 2014 un coefficient marginal du capital (Incremental Capital-Output Ratio, ICOR) élevé de 7 unités de capital et permet de générer 0,4 point de croissance supplémentaire après 2002 (2). En termes macroéconomiques, plus la valeur de l’ICOR est élevée, moins l’investissement est productif: l’investissement nécessite de plus en plus d’unités de capital pour un point de croissance.
La productivité du capital est constatée par rapport aux trois phases d’évolution précitées: d’abord, le capital s’accroît plus vite que le revenu, ensuite, l’accumulation du capital se ralentit, enfin, l’accumulation du capital et celle de la richesse suivent une évolution différenciée. Mais pour expliquer cette différenciation, l’étude met l’accent en dernier lieu sur les sources de croissance au Maroc (3), tout en soulignant l’insuffisance du taux de l’épargne nationale depuis 2007 pour couvrir celui de l’investissement.
Par rapport à ces données, quelques observations s’imposent :
Premièrement, l’évolution de l’investissement au Maroc a dû se comporter selon deux facteurs. Le premier facteur baptisé "political business cycles" suit l’impact du volontarisme politique, comme le suggère l’évolution comparée entre 1975 et 2012 du taux d’investissement public au sein d’un échantillon de 80 économies, indépendamment de leur niveau de développement (4). Nonobstant les règles de la politique budgétaire, l’allocation des dépenses publiques vers l’investissement est plus importante au début du règne politique, avant de décélérer au bout d’un cycle plus ou moins long, en raison de l’engagement des dépenses de consommation politiquement rentables (dépenses fiscales, prestations sociales, etc.) au détriment de celles de l’investissement.
Pour le cas du Maroc, la nature de cette décélération serait plutôt due à l’essoufflement de la soutenabilité des finances publiques. Le second facteur, qui intègre donc la contrainte budgétaire, serait soutenu par les retournements de la conjoncture, en l’occurrence la chute des exportations du phosphate ne permettant plus de mener à terme les projets du plan quinquennal 1974-1978.
Deuxièmement, l’étude suggère que la non productivité de l’investissement au Maroc est plus visible, en comparaison avec les pays développés et les pays émergents qui, avec un taux d’investissement légèrement inférieur (28% du PIB), réalisent un taux d’accroissement annuel moyen de 6% entre 2000 et 2013. Toutefois, cette comparaison ne serait pas pertinente, parce que, comme il a été mentionné vers les dernières pages de l’étude, le rendement marginal positif du capital de ces pays correspond, en effet, à un stock de 4 à 5 fois leur PIB. Or, avec une simulation d’un stock de capital pareil au Maroc et avec une croissance constante de 5%, il faut soutenir un taux d’investissement de 42% du PIB au terme de 2030, faisant passer l’ICOR de 7 à 4 unités.
Par conséquent, la question de productivité du capital physique suppose au préalable l’accumulation d’un stock de capital optimal et comme ce n’est pas encore le cas au Maroc, il ne serait pas opportun de poser cette question en termes intrinsèques.
Aussi, cette analyse devrait s’apprécier à l’aune des facteurs devant freiner la poursuite de l’effort d’accumulation du stock de capital optimal et dans une moindre mesure, par rapport aux sources de la croissance (5).
En définitive, il s’agit des facteurs propres à l’opportunité des décisions d’investissement, par rapport à leur soutenabilité financière, dans un contexte où le taux d’épargne nationale ne couvre plus depuis 2007 le taux d’investissement, alors que l’endettement croissant du Trésor (principal emprunteur public) au deuxième trimestre de 2015 s’appuie à hauteur de 77% sur le marché intérieur (OPCVM, banques, compagnies d’assurance et caisses de retraite). La productivité de l’investissement à travers l’ICOR serait même beaucoup plus appréciée, vis-à-vis des conditions de financement (6).
Ces facteurs permettent donc de surveiller le risque d’intervention excessive des opérateurs publics et d’éviter la reproduction de la situation que le Maroc a connue à partir des années 1980, de nature à hypothéquer le processus d’accumulation du stock de capital optimal.
Références:
(1)Haut-Commissariat au Plan, "Etude sur le rendement du capital physique" (janvier, 2016).
(2)Haut-Commissariat au Plan, "Etude sur les sources de croissance au Maroc" (2005).
(3)Idem.
(4)Sanjeev Gupta, Estelle Liu & Carlos Mulas-Granados "Now or later? The political economy of public investment in democracies", FMI, working paper (July, 2015).
(5)En effet, certaines études au niveau des pays émergents montrent que l’ICOR brut, tout en étant positivement corrélé au PIB/tête, est associé négativement avec le taux de croissance. Cf. Hiroyuki Taguchi & Suphannada Lowhachai, "A revisit to the incremental capital-output ratio: the case of Asian economies and Thailand" International Journal of Economic Policy in Emerging Economies Vol. 7 (Issue 1, 2014).
(6)Cf. Chi Hung Kwan "Why China’s Investment Efficiency is Low ?", Research Institute of Economy, Trade and Industry (June, 2014).
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