La reconstruction postconflits : enquête virtuelle, conclusions surréalistes
"La reconstruction", voici un vocable qui est très à la mode depuis la Deuxième Guerre du Golfe en 1990. Il reprend le même tempo que celui joué au lendemain de la Première et de la Deuxième Guerres mondiales (1939-1945). Il est encore plus prisé, à la suite de la guerre des Balkans : cette hérésie de la fin de la guerre froide.
Si politiquement parlant, le terme sonne juste, éthiquement il pue l’hypocrisie. Les observateurs avérés et les esprits éclairés sont conscients des enjeux des constructions décrétées par les mêmes acteurs qui participent à "la destruction" et qui haïssent "la construction" qui ne requiert pas leur assentiment préalable.
"La reconstruction" est lancée sur les antennes comme un geste magnanime d’une main providentielle qui veut du bien aux populations déchirées par des guerres interétatiques, des guerres civiles et des régimes jugés trop "autoritaires".
Les guerres qui ont ameuté l’opinion publique internationale en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Palestine-Israël, en Colombie, en ex-Yougoslavie, en Asie centrale et en Asie du Sud-Est, etc., font l’impasse sur les acteurs initiateurs, les causes réelles et les vrais bénéficiaires.
"La reconstruction", en tant que mot véhiculé à droite et à gauche, serait passée inaperçue s’il n’y avait pas l’intervention des organisations internationales et régionales et des États individuels en tant que bailleurs de fonds et promoteurs de "la misère à venir", sous forme d’engagements que les récipiendaires auront du mal à honorer.
À l’image des conférences onusiennes sur l’environnement, l’habitat, la femme, etc., des conférences sont organisées pour venir en aide à des pays totalement ou partiellement détruits par des guerres conventionnelles ou des guerres-éclairs imposées par des soucis préemptifs.
Les participants (États, organisations internationales et régionales et des "philanthropes" tirés sur le volet) se réunissent et font des promesses de financement. Dans les coulisses, les vrais bénéficiaires s’activent sans se lasser. Il s’agit de ceux qui tirent profit de l’instabilité dans un système international en transition permanente et qui scellent un pacte de sang pour se transformer en fossoyeurs de service et proposer des plans de reconstruction qu’ils savent, d’emblée, être voués à l’échec.
"La reconstruction" est décidée pour reconstruire quelque chose qui est détruit. Une évidence. Cependant, les reconstructions qui interviennent après des guerres et des catastrophes naturelles peuvent faire ériger des habitations en béton, planter des arbres et des fleurs dans les environs, mais ne peuvent pas reconstruire des vies et des esprits détruits. Ces dommages collatéraux qui sont ensevelis avec des souvenirs qui font mal.
Des Néron(s) de service et des Samaritains Face de Janus
Les guerres, comme les désastres qui en résultent, sont planifiées à l’avance. Les motivations de défense de l’intérêt national ou les soucis de vigilance pour ne pas être pris de dépourvu ne sont souvent que de la poudre aux yeux. Dans sa comédie Asinaria (La Comédie des Ânes), le dramaturge latin Plaute (IIᵉ siècle av. J.C.) utilise pour la première fois l’expression latine Homo homini lupus "l’Homme est un loup pour l’Homme".
Cette expression est reprise et popularisée par Thomas Hobbes (1588-1679), qui estime que l’Homme n’est pas mauvais mais que sa nature le pousse à le devenir à cause de la compétition, de la rivalité pour la survie. La tragédie de l’Homme est sa double casquette de Samaritain par nature et de Néron par nécessité. Il est l’expression par excellence de cette Face de Janus qu’il meurt, en vain, d’effacer de la conscience publique.
Et alors, les esprits éveillés ont du mal à dissocier entre la précipitation de la communauté internationale (un terme vague), à travers des bailleurs de fonds multiformes, à reconstruire des pays dévastés par les guerres et la présence parmi les soumissionnaires des initiateurs et des promoteurs de ces guerres.
Des marchands d’armes et des profiteurs de la traite humaine arpentent les allées adjacentes des salles de conférence pour obtenir gain de cause : remporter des marchés et recommencer de plus belle par le déclenchement des crises et des guerres sur d’autres lieux névralgiques.
Les marchands invétérés promeuvent les guerres et les crises nationales et internationales et confirment la littérature et le narratif sur les nouveaux riches. À l’issue de chaque guerre, émerge une poignée d’individus qui, par un coup de baguette magique, raflent la mise et deviennent des riches. On ne parle pas ici de sociétés écrans ou d’individus prête-noms. Non.
On cible des équipes de secours durant les catastrophes naturelles qui subtilisent ou dérobent les biens des victimes mortes et vivantes. Des histoires incroyables sont racontées sur ces personnes qui se sont enrichies au lendemain de la Première Guerre mondiale, de la Deuxième Guerre mondiale, de la guerre entre les deux Corées, des guerres du Golfe et de la guerre des Balkans.
Des archives sont rendues publiques et des témoignages de survivants des deux Guerres mondiales révèlent comment des simulacres d’atrocité, de torture et de génocide ont été mis en scène pour servir des idéologies extrémistes et des morcellements (ou constructions) étatiques sur la base de perceptions messianiques, mercantiles, désormais battues en brèche.
Les massacres de Srebrenica en Bosnie-Herzégovine (1995) perpétrés dans une zone déclarée de sécurité par l’Organisation des Nations unies font toujours rougir de honte tous les intervenants dans les efforts de reconstruction des pays des Balkans. Il en est de même des tueries qui ont eu lieu au Liban, en Afghanistan, en Irak et en Syrie durant les quatre dernières décennies.
On conçoit. On planifie. On manipule. On recrute. On marchande. On menace. On déclare. On passe à l’action. On détruit. On pousse les protagonistes à bout. Une fois les choses sous contrôle, en termes de résultats escomptés, on suggère une solution provisoire. Et rebelote, la sérine de la reconstruction est mise en branle.
Des histoires sont véhiculées sur d’autres individus qui deviennent riches, dans des circonstances louches, à la suite des catastrophes naturelles, notamment des tremblements de terre, des ouragans et des tempêtes. Lors des veillées nocturnes dans certains pays tels que la Turquie, la Grèce, la Syrie, l’Algérie, le Chili, l’Irak, les États-Unis, l’Allemagne, le Maroc, la Libye, etc., des noms de famille sont cités pour expliquer la manière inouïe avec laquelle celles-ci sont devenues riches.
La chance a voulu que des personnes appartenant à ces familles aient été présentes sur les lieux durant les premières heures des opérations de secours. Elles se seraient laissé tenter. Le drame des victimes et des ayants droit ? Que dalle.
Ces opportunistes font main basse sur tout ce qui leur serait tombé entre les mains. Ils n’auraient rien laissé aux enquêteurs (et encore moins aux archéologues) pour reconstituer les faits et apporter des solutions (dédommagement, réconfort psychologique et documentation historique). Encore faut-il leur reconnaitre une vertu tirée par les cheveux ; ils auraient fait des heureux : des compagnies d’assurance.
Rien n’est laissé aux archéologues
"Le malheur des uns fait le bonheur des autres" utilisée dans différentes formulations par Érasme de Rotterdam (1467-1536), Michel de Montaigne (1533-1592) et Voltaire (1694-1778) et sonne à la fois réaliste et cynique.
Elle s’applique à ces fossoyeurs de fortune qui se nourrissent des drames des révoltes internes provoquées et soutenues par des intérêts transnationaux avides de s’emparer du pouvoir. Les souvenirs les plus troublants rappellent l’Irak (2003), la Tunisie (2011), l’Égypte (2011), le Maroc (1982), l’Algérie (1988-1992 et 2018-2019), le Liban (1975-1990) et la Syrie (2025).
Des esprits malintentionnés saisissent cette opportunité pour régler des comptes personnels et fabriquer des preuves pour envoyer des personnes innocentes derrière les barreaux ou carrément commanditer leur liquidation.
Les appels à la raison plaident pour la recomposition des échiquiers politiques et diplomatiques. Ce faisant, des intrus sont lancés dans le bain et se font téléguider de loin. Les transitions sont confectionnées de telle manière que les causes des crises, des guerres et des tensions sociales ne sont jamais éradiquées.
Ce type de configuration est criard depuis la chute du mur de Berlin et la décomposition de l’URSS. L’Occident vainqueur (du moins le croyait-il) s’assigne la mission de dupliquer l’expérience dans des pays satellites de l’Union soviétique.
Des opposants qui se la coulaient douce à Paris, à Londres, à Washington DC, à New York, à Berne, à Genève, à Bruxelles, à La Haye et à Rome sont sommés de regagner leurs pays d’origine et de jouer leur rôle de sauveurs. Ils n’auraient jamais cru qu’ils puissent être un jour au rendez-vous de l’histoire qui est confectionnée sur mesure pour eux. Pris au dépourvu, ils ratent leur entrée en scène, en Irak, en Tunisie, en Égypte et en Syrie.
Cette opposition de luxe n’est pas préparée pour gouverner. Elle perçoit la reconstruction en termes de revanche. Elle s’abandonne à ses divagations intellectuelles et idéologiques qui ne font pas bouger les masses. Cette opposition à la carte est attendue au détour pour relever les différents défis auxquels les anciens gouvernants avaient fait face sans pouvoir les résoudre.
Les promesses des capitales occidentales se rétrécissent comme peau de chagrin. Alors, la reconstruction ? Le manque de fonds et de volonté politique réelle est la réponse laconique que cette opposition entend à longueur des premiers mois de son accession au pouvoir.
Les composantes les plus accrocheuses au sein de l’opposition parachutée qui insistent pour que leurs relais occidentaux honorent leurs engagements s’aperçoivent, trop tard, que le tapis est déjà retiré sous leurs pieds. Elles doivent soit composer soit reprendre le chemin de l’exil. Un exil moins doré que du temps où elles jouaient dans la cour de leurs commanditaires.
Les manipulateurs ont toujours une suite dans les idées. La reconstruction est perçue différemment par les acteurs impliqués. Le jeu à somme nulle n’est pas une option. Et encore… Rebelote, l’insensé et le machiavélisme comme source d’inspiration du mal à répandre dans les artères du vide politique.
Les auxiliaires de la déstabilisation répondent toujours à l’appel. Sociétés privées, associations, groupes de pression composites, intérêts diffus. Ils travaillent indirectement la main dans la main pour que le chaos créatif devienne un sacerdoce. On a l’embarras du choix pour accorder la palme d’or à ces entités : Black Waters (USA), Wagner (Russie), groupes armés non étatiques (GANA) en Afrique, en Asie et en Amérique latine.
On ne s’empêche pas de rire à pleines dents quand les dirigeants des pays commanditaires rejettent les accusations qui les ciblent, établissant, sans équivoque, des liens entre certaines entités et les services de renseignement des pays ciblés.
L’appel à la reconstruction est parfois précédé par des enquêtes diligentées par des organisations internationales ou régionales. On cherche à donner du crédit aux conclusions tirées par les services de renseignement des pays bailleurs de fonds et aux rapports de commissions d’investigation dites indépendantes.
Le processus est assaisonné par des campagnes de sensibilisation qui prêchent le faux pour avoir le vrai. L’objectif est de démasquer des fauteurs de troubles potentiels ou des renégats qui seraient tentés de se faire une raison.
Que l’on se le dise sans se faire mener en bateau : toutes les commissions d’enquête sont suspectes de par l’agenda qu’elles sont censées remplir. La sélection des membres des commissions, leurs origines nationales et ethniques, leurs colorations idéologiques, leurs préférences intellectuelles et leur aura professionnelle jouent dans la balance.
De même l’identité et la qualité des témoins jettent un pavé dans la mare. Émergent alors deux types de témoins : des témoins solidaires et des témoins récalcitrants, sinon nihilistes. L’enchevêtrement des intérêts, la complexité des enjeux et l’urgence de parer au plus pressé font que la reconstruction en tant que fin ultime devient un vœu pieux.
En effet, une série de conférences de reconstruction ont été parrainées par l’Organisation des Nations unies. L’enthousiasme affiché au départ se volatilise et laisse les visages des dirigeants des pays bénéficiaires de l’assistance promise crispés et ramassés. Les promesses financières sont considérées comme des miettes pour reconstruire sur des bases solides et ramener la paix.
Car les bailleurs de fonds raisonnent en tant qu’affairistes et non pas en tant que philanthropes. La plupart sont juges et parties. Ils sont même à l’origine des malheurs des pays qu’ils prétendent vouloir soutenir pour reprendre du poil de la bête.
Les promoteurs des reconstructions postconflits ressemblent, dans une certaine mesure, aux chasseurs de veuves et de veufs qui jouissent d’un certain statut social qu’ils tiennent de leur parenté avec des familles riches. Il s’agit de personnes qui se nourrissent des malheurs des autres.
Sous prétexte de sauver la dignité et de réconforter les personnes endeuillées, ces promoteurs se présentent comme les gardiens du temple de la morale et de l’humanisme. Ils ambitionnent de ramasser la mise. Même s’ils échouent à la première tentative, ils reviennent à la charge plus déterminés que jamais.
Les conférences internationales et régionales dédiées à la reconstruction postconflits constituent un marché juteux pour les entreprises des pays les plus développés. Ces dernières n’investissent pas directement. Elles laissent à leurs gouvernements le privilège de convaincre des bailleurs de fonds internationaux ou régionaux de faire le nécessaire.
La reconstruction se présente alors comme une obligation de moyen dans sa version contribution financière, mais moins comme une obligation de résultat dans son objectif final. Toutes les expériences de reconstruction sont basées sur un arsenal de contraintes qui varient dans leur densité et leur durée dans le temps.
Cette affirmation nécessite une explication tangible. Un, la reconstruction postconflit de portée globale impose des obligations financières qui ne finissent jamais. L’Europe par exemple continue de payer pour le soutien américain qui lui a été accordé au lendemain de la Première et de la Deuxième Guerres mondiales. L’Europe paye également, de manière indirecte, les dettes contractées en termes du Plan Marshall.
Deux, la reconstruction post-conflit de portée régionale se traduit par l’intervention des bailleurs de fonds régionaux, toujours selon la même perception : des créances à payer à n’en point finir. Les pays arabes du Golfe ont été sommés de payer pour les dommages colossaux résultant des trois guerres du Golfe (1988-1990 ; 1990-1991 et 2003). L’Irak, pour sa part, continue de payer pour les dommages provoqués par son invasion du Koweït en 1990.
Trois, la reconstruction comme processus d’accompagnement du processus politique. Il en est ainsi de l’Union européenne qui s’est investie à travers des projets ciblés au Moyen-Orient à la suite de la conférence de Madrid sur le processus de paix en 1991 et des conclusions des accords d’Oslo en 1993. Cela a eu lieu parallèlement au renforcement des institutions européennes au lendemain du référendum de Maastricht.
Quatre, la reconstruction en tant que moyen de marchandage et de contrôle des processus d’intégration et de désintégration régionale. La guerre entre l’Ukraine et la Russie offre l’exemple le plus limpide, à cet égard. L’armement et le réarmement de l’Ukraine (et des autres pays est-européens) sont financés par les Européens.
La reconstruction qui sera décidée après la fin de la guerre sera financée par ces derniers et d’autres bailleurs de fonds internationaux, notamment la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et les toujours présents à l’appel : les pays arabes du Golfe, le Japon, la Corée du Sud, le Canada, le Royaume-Uni. Les mécanismes de distinctions des parts de chaque bailleur et donateur sont aussi complexes qu’asymétriques.
Cinq, la reconstruction sans la résolution au préalable de la question des réfugiés et des personnes déplacées est un replâtrage qui ne tient pas compte des dimensions psychologique, sociale et ethnique. Il recèle même une volonté machiavélique de laisser les questions de fond insolubles.
La reconstruction est un vocable qui est très à la mode. La manière dont elle est conçue et les objectifs escomptés donnent raison à Hobbes, à Machiavel, et à tous les planificateurs politiques et militaires qui consacrent la suprématie des relations interétatiques asymétriques.
Cette réalité est indéniable, que ne peuvent faire oublier des conférences internationales de donateurs que parrainent les Nations unies. Les Nations unies sont elles-mêmes otages de leurs contradictions, d’être samaritaines en apparence et Janus en réalité.
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