La sélection marocaine et les multiples significations d’une Coupe du monde
La coupe du monde et l'exploit de l'équipe nationale vus par deux enseignants maroco-américains. Un round-up complet de tout ce que signifie cet événement sans précédent, et pas seulement pour le Maroc.
Les Coupes du monde représentent autant de moments de controverses politiques, de découvertes culturelles et de célébrations nationales et religieuses empreintes d’émotion. Lors de l’édition 2022, organisée par le Qatar, petit émirat du Golfe, l’équipe du Maroc a pris la planète par surprise en battant les formations européennes les plus prestigieuses. L'exploit marocain a ébranlé un imaginaire mondial jusque-là bien établi, déterminant qui est digne de prendre part à la phase finale de l'un des événements sportifs les plus en vue, poussant les spectateurs du monde entier à sympathiser avec ces outsiders qui ont soudainement émergé sur une scène universelle strictement encadrée et historiquement réservée aux seules nations développées, celles qui ont initié la Coupe.
Même le fait de rêver, rien que de rêver de gagner la coupe en dehors du monde euro-américain, était inenvisageable
Un mélange d'histoire coloniale, de déséquilibres de pouvoir au sein de la FIFA et de distribution inéquitable des opportunités sportives a constitué, au fil des ans, le terreau qui a rendu possible la défaite émotionnelle de nombreuses nations. Même le fait de rêver, rien que de rêver de gagner la coupe en dehors du monde euro-américain, était inenvisageable, jusqu'à ce que les succès de l’équipe marocaine montrent aux opprimés et autres dominés la voie pour faire éclater le plafond de verre qui planait sur cet événement sportif. Au-delà de la dimension sportive des victoires successives et inattendues du Maroc contre la Belgique, l'Espagne et le Portugal, le pouvoir de la Coupe du Monde réside dans sa capacité à apporter une reconnaissance aux nations qui se rapprochent de la phase finale. Bien qu’ils battent plusieurs records à la fois et pour la première fois, les résultats des matchs du Maroc ne sont pas le seul aspect surprenant de son ascension dans la Coupe.
Le monde a découvert d'une manière qui a marqué l'histoire le transnationalisme, le panafricanisme et le panarabisme du Maroc, sa citoyenneté fluide, sa profonde amazighité
Le monde a en effet découvert d'une manière qui a marqué l'histoire le transnationalisme, le panafricanisme et le panarabisme du Maroc, sa citoyenneté fluide, sa profonde amazighité, l’attachement à la figure centrale de la mère ainsi que l'engagement de ses joueurs sur des questions complexes. Certains des matchs que le Maroc a joués et gagnés ont également une charge historique, notamment en ce qui concerne les héritages de l'Espagne musulmane (Al-Andalus), de la Reconquista et de la colonisation en Afrique et même au-delà. Les victoires du Maroc ont froissé les nationalistes français ; un sénateur de Marseille a même demandé à ce que les drapeaux marocains soient interdits lors du match opposant le Maroc à la France. Et Eric Zemmour, malheureux candidat de l’extrême-droite à la présidence française, a considéré que la célébration des victoires du Maroc par les immigrés constituait une marque d’irrespect de leur identité française. Si le jeu de football est en soi et reste le facteur déterminant de la victoire, les significations plus larges d'un match s'étendent bien au-delà de l'espace du stade, ce qui nous permet de voir en ce sport, en des moments clés, un espace de pédagogie culturelle et de conscientisation historique.
Comment cette équipe peut-elle être marocaine ? C'est la question que le monde entier s'est posée. Seize des 26 joueurs sont nés ou ont grandi dans des pays européens, ce qui fait de cette équipe l'une des plus diversifiées de cette compétition. Ils sont néerlando-marocains, franco-marocains, germano-marocains, canado-marocains et hispano-marocains, entre autres, mais ils sont tous liés par leur allégeance constante et inébranlable à la marocanité. Bien que certains joueurs aient passé leurs années de formation en Europe, ils ont choisi de jouer pour le Maroc, se battant pour un pays que leurs parents avaient quitté à la recherche de meilleures opportunités sous d’autres cieux. Bien que leurs parents aient un jour opté pour l'Europe comme ultime recours contre la pauvreté et le manque d’opportunités, ces jeunes joueurs ont aujourd’hui choisi de défendre les couleurs du Maroc. Une explication facile de leur choix serait que les équipes européennes sont trop compétitives pour eux ; ce serait manquer le sens profond du choix que ces joueurs ont fait de préférer le pays d'origine de leurs parents à leur propre pays de naissance et même de culture.
Ce qui soulève la question de l'intégration des immigrés et de leurs descendants en Europe, une question que feu le roi Hassan II avait abordée dans quelques rencontres télévisées avec la presse française dans les années 1980 et 1990. Dans une interview devenue historique avec Anne Sinclair en 1993, Hassan II avait estimé impossible l'intégration des Marocains dans les sociétés européennes, affirmant que le migrant resterait toujours marocain. Interrogés à propos de leur choix de jouer pour le Maroc plutôt que pour les Pays-Bas, l'Espagne ou la Belgique, joueurs et membres du staff technique des Lions de l’Atlas ont évoqué la difficulté qu’ils trouvent à être acceptés en raison de leur religion, de leur origine ou de leur culture. Contrairement à la première génération qui s'était déplacée vers l'Europe pour un travail temporaire, avec la ferme conviction de retourner un jour au bled, les enfants se sont battus pour trouver leur place dans ces sociétés, bravant la xénophobie et l'islamophobie. Le choix de jouer pour le Maroc est donc en partie une rébellion contre les formes culturelles et économiques structurelles de racisme et d'exclusion auxquelles ces jeunes ont été confrontés en grandissant en Europe. Toutefois, ces facteurs ne sauraient à eux seuls expliquer ce choix.
Pour faire face au choc de l'ascension phénoménale du Maroc, certains commentateurs européens ont eu recours au sarcasme pour déprécier les réalisations de l'équipe. Ainsi, ce commentateur français qui a parlé d’une équipe européenne en évoquant l’équipe du Maroc. De même, l'ancien entraîneur espagnol Luis Enrique déclarait, avant le match opposant son équipe au Maroc, que ses joueurs allaient affronter l'équipe des Nations unies, en référence à la diversité des origines des joueurs marocains. Le sarcasme dissimule assez mal le racisme et la compréhension univoque du sport comme espace où les équipes euro-américaines sont celles qui fixent, traditionnellement et « naturellement », les règles du jeu.
Les Européens ont, bien évidemment, l'habitude d'inclure de nombreux joueurs d'origine africaine dans leurs équipes. Cependant, cette même pratique devient problématique lorsqu'un pays du Sud, le Maroc en l'occurrence, recourt à la même stratégie pour composer une équipe gagnante. Certes, le choix du Maroc de construire une équipe transnationale serait passé inaperçu si cette équipe n'avait pas connu des succès sans précédent. Le fameux raisonnement de deux poids deux mesures existe et subsiste, certains pays ayant le droit de concevoir leurs équipes de joueurs issus de l'immigration, d’autres ne l’ayant tout simplement pas. En même temps, de nombreux observateurs ont considéré la participation de ces joueurs au sein de l'équipe marocaine plutôt qu’avec les équipes européennes comme une sorte d’abandon de leurs obligations envers le pays d’accueil. Il convient de noter que de nombreux joueurs ont été formés à l'Académie de football Mohammed VI, inaugurée à Salé en 2009 pour rivaliser avec l'Académie française de Clairefontaine. De même, un certain nombre de joueurs évoluant dans des clubs européens, dont Yousef En-Nesyri, Nayef Agured et Azzedine Ounahi, sont de purs produits de cette institution.
Le transnationalisme marocain, pierre angulaire de l'amour sans limite que ces joueurs portent au Maroc
La critique du raisonnement de deux poids deux mesures nous amène à évoquer le transnationalisme marocain, pierre angulaire de l'amour sans limite que ces joueurs portent au Maroc. Par transnationalisme, nous entendons le succès du Maroc et de ses institutions à maintenir des liens forts, y compris par l’imaginaire, avec les communautés marocaines de la diaspora. En comparaison avec de nombreux autres pays d'Afrique et du Moyen-Orient, le Maroc est un outsider économique, mais il occupe une position stratégique, même s’il ne dispose pas des ressources énergétiques abondantes chez ses voisins immédiats et lointains. En conséquence, le pays s'est toujours appuyé sur les recettes de l'industrie du tourisme et sur les transferts de sa communauté vivant à l'étranger pour renflouer ses réserves de devises et maintenir son économie à flot. Les accords sur l'immigration, négociés notamment avec les pays du Benelux dans les années 1960, ont permis au Maroc de trouver des débouchés pour sa main-d'œuvre excédentaire et de bénéficier des retombées financières que cette main-d’œuvre réalise à l'étranger.
De leur côté, les Marocains connaissent très bien Félix Mora. Ancien sergent français de l'administration coloniale dans le sud du Maroc, Mora déclarait fièrement qu'il avait "regardé au moins un million de Marocains dans les yeux" – entendre un million de candidats marocains à l’émigration– lors de ses missions de repérage visant à recruter des travailleurs pour les Houillères françaises du Bassin du Nord-Pas-de-Calais. Parallèlement à l'émigration de travailleurs et de main-d'œuvre, de nombreux étudiants marocains sont également partis en Europe pour étudier, mais ne sont jamais retournés dans leur pays, choisissant de construire leur avenir à l'étranger. Le regroupement familial, qui permettait aux pères de famille de faire venir leurs femmes et leurs enfants en Europe, a fait basculer la migration temporaire et contractuelle des débuts vers une immigration de peuplement, avec, dans son sillage, toute une foule d'autres problématiques autour de l'intégration et de la citoyenneté dans les pays d'accueil.
Vivre hors du Maroc ne signifie pas pour autant que ces familles aient rompu tout lien avec leur pays d'origine. En effet, l'État marocain a mis en place des institutions, telles la Fondation Hassan II et la Fondation Mohammed V, ainsi que le Conseil de la communauté marocaine à l'étranger dans le but de soutenir les migrants et d’aider à résoudre leurs problèmes spécifiques, avec des succès variables. Le fait que le Maroc organise chaque année une amaliyyat 'ubūr (opération de traversée) est en soi devenu un marqueur de ce transnationalisme marocain ; un rituel annuel qui s'empare de la sphère publique marocaine et crée une ambiance générale de migration dans le pays. Ces rituels annuels de traversée, de visites familiales et de maintien des relations avec les parents éloignés de l'Europe ne sont que quelques-unes des manifestations de la façon dont le transnationalisme marocain a perduré et s’est renforcé à travers quatre générations d'immigrants. Le monde entier l'a peut-être vu pour la première fois lors de la Coupe du Monde, mais les spécialistes du Maroc savent qu'il s'agit de l'aboutissement d'un effort de plusieurs décennies, visant à resserrer la relation entre les migrants et leur patrie d'origine.
Une vague de bonheur a balayé les communautés juives marocaines
Le transnationalisme marocain n'est cependant pas un phénomène exclusivement musulman. Les réactions parmi les Juifs marocains aux succès du Maroc à la Coupe du Monde ont également été phénoménales. Les Juifs marocains du monde entier ont manifesté leur joie devant les succès footballistiques d'un pays que certains d’entre eux n'ont même jamais visité. Constituant autrefois l'une des plus grandes communautés juives de Tamazgha (l'Afrique du Nord au sens large) et du Moyen-Orient, la majorité des 250.000 Juifs marocains ont quitté le pays à la fin des années 1970. Bien que leur départ négocié vers Israël/Palestine, la France, l'Amérique du Nord et du Sud, ait eu un impact profond sur les communautés locales, la nature pacifique et organisée du processus d'émigration a permis au Maroc de conserver une place particulière dans l'esprit des Juifs marocains. Contrairement à leurs coreligionnaires du reste du Maghreb et du Moyen-Orient, les Juifs marocains ont conservé leur citoyenneté, quel que soit l'endroit où ils vivent, entretenant ainsi un lien solide avec cette patrie. La seule explication à la vague de bonheur qui a balayé les communautés juives marocaines est que c’est là une autre manifestation de ce sentiment d'appartenance, de ce transnationalisme marocain qui transcende les frontières physiques du pays pour ouvrir un espace d'appartenance et de marocanité à des générations de Marocains dont le seul lien avec le Maroc est le fait qu’ils y voient un lointain lieu de provenance.
La marocanité est un héritage qui transcende les langues, les cultures, les passeports, les cartes d'identité et toute une myriade de formes d'identification, pour se centrer uniquement sur l'ascendance marocaine. De ce fait, la marocanité est une manière de se rapporter à un lieu, une identité transnationale dont on sait qu'elle est là, mais qui ne ressurgit que lors de grands moments comme la Coupe du Monde.
Les Marocains connaissent cette réalité ; le reste du monde ne la connaît pas. Par les innombrables analyses et commentaires qu'elle suscite, la Coupe du Monde a attiré l'attention sur ces histoires de migration dans le cadre de discussions à propos des joueurs qui ont la double nationalité et qui ont choisi de jouer pour le pays d’origine de leurs parents. Les migrations marocaines s'inscrivent dans l'histoire du colonialisme et de l’exportation de la main-d'œuvre, tout autant que dans celle du racisme et de l'exclusion à l’égard des descendants d'immigrés. Le match du Maroc contre la France est emblématique d'un moment particulièrement chargé, puisqu'il représente une confrontation entre un présent ambitieux et un passé colonial. Ce match incarne l'imbrication du monde de l'ancien colonisateur et celui des nations décolonisées, nations qui cherchent encore leur voie vers l'autonomie et le développement.
L'équipe française compte au moins 11 joueurs d'origine africaine, tandis que l'équipe marocaine compte au moins quatre joueurs qui sont nés et ont grandi en France. L'histoire est ici désordonnée, violente, inoubliable. La colonisation est une blessure profonde qui a déplacé et dépossédé les gens, effacé leurs langues et créé de nouvelles réalités géopolitiques, qui continuent d'alimenter les luttes sur le continent africain. Le colonialisme est également la raison pour laquelle ces jeunes ont été élevés en France et qu’ils jouent maintenant pour ou contre l'ancien colonisateur ou l'ancien colonisé. Quel que soit le résultat du match, une chose est sûre : l'équipe marocaine a fait prendre conscience de l'héritage et de l'histoire de la colonisation, non point comme une partie du passé, mais plutôt comme un présent qui se déroule encore sous nos yeux. Au-delà du match, le désir global de voir la France vaincue par les Marocains est une indication claire que le monde a changé et qu'il existe une envie consciente d’ébranler la domination coloniale et de réparer ses torts, ne serait-ce que sur l'arène du football.
En fait, il est important de s'appuyer ici encore sur l'histoire. Les puissances européennes ont utilisé les populations de leurs anciennes colonies, en particulier d'Afrique, comme chair à canon pendant la Première et la Deuxième Guerres mondiales, et bon nombre des victoires qui ont libéré l'Europe du nazisme ont été remportées par des Algériens, des Marocains, des Guinéens et des Sénégalais, pour ne citer que ceux-là. Les médias sociaux marocains ont été submergés de commentaires sur le fait que le match France-Maroc est en fait un match entre deux équipes africaines. Le sarcasme marocain mis à part, le simple fait que cette compétition sportive évoque ces histoires mérite d’être pris en compte. Le jeu est dépeint comme un rappel de la position marocaine contre la présence coloniale française en Algérie et du soutien du Maroc à l'indépendance de l'Algérie. Le 13 avril 1958, au plus fort de la guerre d'indépendance algérienne, quelques mois seulement avant le début de la Coupe du Monde de football en Suède, un groupe de joueurs algériens évoluant dans des clubs de football français quittent la France via la Suisse pour se rendre à Tunis, où ils créent l'équipe du Front de Libération Nationale (FLN). Ainsi, l'équipe du FLN, née en Tunisie, est devenue la voix sportive du mouvement de libération algérien. Ses éléments ont joué dans des équipes internationales contre des équipes nationales et de clubs du Maroc, de Tunisie, de Yougoslavie, de Chine et autres.
En raison de leur soutien à l'équipe algérienne, le Maroc et la Tunisie ont été bannis des compétitions mondiales pour un certain temps.
Au Qatar, les supporters arabes, y compris les Marocains et les Palestiniens, ont saisi l'occasion des victoires du Maroc pour rappeler au monde les droits du peuple palestinien. Les joueurs marocains ont brandi les drapeaux palestiniens, suscitant d'importants débats sur l'engagement du Maroc en faveur de la décolonisation.
L'équipe marocaine a placé le tamazight au coeur des débats sur l'identité du Maroc
L'équipe marocaine n'est pas iconoclaste uniquement par sa composition transnationale et les multiples langues et identités composées que ses joueurs maîtrisent parfaitement. Elle a également placé le tamazight, la langue originelle du Maroc et de Tamazgha, au cœur des débats sur l'identité du Maroc. Tout au long de son existence, tamazight n'a sans doute jamais fait l'objet d'une couverture médiatique aussi importante qu'au cours de ces dernières semaines. Tamazight est la langue du peuple autochtone de Tamazgha. Depuis l'indépendance, cette langue et ses locuteurs ont été marginalisés dans la patrie de leurs ancêtres, patrie dont les élites ont adopté une définition arabo-islamique de leurs identités nationales dans les États de la postindépendance.
Un mouvement culturel amazigh réformateur a émergé dans les années 1960 pour revendiquer la réhabilitation de la langue et de la culture du pays, réussissant à inverser la situation antérieure et à forcer l'État, en particulier au Maroc et en Algérie, à reconnaître le tamazight comme langue constitutionnelle et à mettre en place des dispositifs institutionnels pour son développement.
Malgré la reconnaissance officielle, le tamazight continue d'être marginalisé de différentes manières par les élites et les décideurs, qui pensent que le temps joue en leur faveur. Le fait que le drapeau amazigh ait été brandi lors de la Coupe du Monde par des joueurs marocains pour signaler leurs racines amazighes a fait couler beaucoup d'encre au Maroc et ailleurs, les gens se demandant si l'équipe marocaine était une équipe arabe ou plutôt une équipe amazighe. Les militants amazighs ont affirmé l'amazighité et l'africanité de l'équipe, tandis que d'autres, qui se définissent comme étant arabes, ont soutenu que le Maroc était une équipe arabe. Ces questions, qui n'étaient pas possibles il y a vingt ans, reflètent la prise de conscience croissante de l'amazighité du Maroc et de la nécessité de redéfinir sa place dans le monde arabe et musulman pour mettre en avant sa dimension autochtone.
Le fait que le tamazight est la langue maternelle de plusieurs joueurs qui ont grandi en Europe et d’une partie de l’encadrement technique, dont Faouzi Lekjaa, président de la Fédération royale marocaine de football, a constitué un important test pour les certitudes d’un certain nationalisme arabe marocain, qui a cherché pendant de nombreuses années à effacer l’histoire et la langue des Imazighen. La Coupe du monde a renforcé la fierté des Amazighs et relancé le débat sur l'identité du Maroc d'une manière totalement inédite dans le sport. Si cela a révélé quelque chose, c'est que le Maroc n'a pas une seule identité, mais plutôt plusieurs identités qui s’imbriquent et mobilisent plusieurs langues.
Les changements intergénérationnels et culturels au sein de l'équipe sont également visibles dans la nouvelle façon de penser le football lui-même. Le fait qu’un entraîneur et des joueurs mettent en avant leur africanité et dédient leurs victoires au peuple marocain - au lieu du mantra habituel de dédier chaque succès aux autorités politiques - constitue un changement radical pour une équipe qui, malgré elle, a toujours été embourbée dans la politique d'État. En outre, Walid Regragui, le manager de l'équipe marocaine, attribue les tours de force de son équipe à des valeurs marocaines chères, telles la niya (bonne intention), lma'qul (rectitude), sbar (endurance/patience), lqana'a (satisfaction), nafs (combativité) et rdat al-walidine (bénédiction des parents). Dans notre monde à l’orientation hyper-scientifique, ces notions peuvent sembler désuètes et non académiques ; dans le monde des joueurs marocains, ce sont au contraire des valeurs qui donnent au football une dimension collective, bien au-delà de la façon dont un jeu se déroule
L'appréciation et le respect des joueurs pour leurs mères sont au cœur de tout cela. Le monde entier a vu des mères dans leurs djellabas marocaines danser avec leurs fils et fêter les victoires, spectacle qu'un commentateur du Golfe a critiqué, suscitant aussitôt des réactions qui affirmaient encore plus l'amazighité culturelle du Maroc. Dans leur sens simple et rudimentaire, ces images brisent de nombreuses idées reçues sur la femme et la féminité maghrébines, et remettent en question la manière dont les femmes sont mises à part et traitées par la recherche académique. Le monde a appris que les Marocains idolâtrent leurs mères, et que la mère est l'un des piliers de la foi. La niya pour réussir dans le jeu ou dans toute autre action nécessite le soutien moral de la mère et ses prières. De tout cela dépend la volonté du joueur de travailler dur, d'être satisfait et patient. Le monde a également appris que ces mères ont travaillé comme femmes de ménage et ont relevé toutes sortes de défis pour élever des enfants qui ont un accès limité au rêve européen. Les joueurs leur rendent aujourd'hui la monnaie de leur pièce en les aidant financièrement et, contrairement à de nombreuses équipes, ces joueurs sont rejoints par leurs épouses, leurs enfants, des membres de leur famille élargie et surtout de leurs mères.
Le monde a ainsi eu l'occasion de voir des formes de solidarité familiale qui ont peut-être cessé d'exister ailleurs.
Nombreux sont ceux qui auront besoin de beaucoup de temps pour comprendre l'exploit du Maroc en Coupe du Monde. Le championnat lui-même n’aura plus jamais le même sens. La barrière psychologique est tombée, et toute équipe du tiers-monde, en dehors des équipes historiquement dominantes, peut et doit désormais aspirer à gagner la Coupe. La Coupe du Monde du Qatar a également révélé l'importance du pays où la coupe est organisée quant à déterminer le résultat et à favoriser certaines équipes tout en en défavorisant d'autres. En particulier, le Maroc a joué en étant soutenu par des milliers de fans marocains, arabes et musulmans, qui auraient eu besoin de visas et de moyens financiers pour se rendre dans n'importe quel pays euro-américain. Ce seul fait est une raison supplémentaire de remettre en question le choix de continuer à organiser la compétition dans des pays qui ont des exigences strictes en matière de visa et où le coût de la vie est plus élevé que celui auquel sont habitués les fans de football du Sud. La campagne de critiques contre l'organisation du championnat par le Qatar doit être revue à la lumière des succès du Maroc, particulièrement en ce qui concerne la façon dont la mobilité limitée des fans de football d'Afrique et d'ailleurs contribue à perpétuer la domination de la compétition par les équipes euro-américaines.
Le monde sortait à peine de deux ans d'isolement dû à la pandémie lorsque la Coupe du monde a commencé. Les prouesses des joueurs de football dans les stades du Qatar ont rompu la monotonie des jours sans joie passés dans le confinement. Les Marocains, comme tous les peuples du monde, avaient besoin d'occasions d'être heureux et de sortir de l'impact désorientant des deux dernières années passées sous la chape d’une pandémie brutale. Pendant quelques semaines, les Marocains ont pu profiter de lfraja (divertissement) et de lfaraḥa et (qui font tous deux référence à la joie et au bonheur) en transcendant, bien que temporairement, les questions pressantes du coût de la vie, du chômage et des violations des droits de l'homme, qui ont suscité des critiques dans le pays au cours des deux dernières années. Le succès de la Coupe du monde pourrait être l'occasion pour le pays d'ouvrir une nouvelle page dans ce domaine, parallèlement à la grande ouverture que son équipe a réalisée dans l’histoire future du football.
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