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La Syrie et la sempiternelle question kurde

Après une offensive militaire décisive, Damas a imposé un accord aux Forces démocratiques syriennes pour reprendre le contrôle du nord-est. Un succès politique pour Ahmed Al-Charaa, sur fond de tensions régionales et de dossier kurde sensible.

Le 6 février 2026 à 16h37

Les autorités syriennes viennent de mettre en œuvre, le lundi 2 février, l’accord signé en janvier avec les Kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS) pour instaurer un cessez-le-feu et intégrer définitivement le nord-est dans le territoire national. Cet accord a été scellé après trois semaines d’une offensive intense qui a permis à l’armée syrienne de récupérer environ 80% de ce territoire, mettant ainsi les FDS devant le fait accompli. C’est incontestablement un succès politique pour le président syrien Ahmed Al-Charaa, qui a fait de la réunification de la Syrie l’une de ses grandes priorités.

Sur le plan régional, la question kurde est devenue un problème structurel qui n’est pas encore résolu. Avec la Palestine, le Kurdistan est l’autre conflit, complexe et insoluble, que le colonialisme a légué au Moyen-Orient. On estime actuellement la population kurde à environ cinquante millions d’âmes, éparpillées principalement entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Pourtant, après la chute de l’empire ottoman au début du siècle dernier, les puissances européennes avaient promis d’établir un Kurdistan unifié et indépendant. Mais lors de la signature de l’accord de Lausanne en 1923, qui a créé la nouvelle Turquie en remplacement de l’empire ottoman, l’idée d’un Kurdistan indépendant a été définitivement exclue.

Lâchement abandonnés par les puissances européennes, les Kurdes ont donc subi malgré eux la répartition du Kurdistan entre quatre pays de la région : la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. On estime leur nombre actuel à environ 20 millions en Turquie, 10 millions en Iran, 8 millions en Irak, 4 millions en Syrie et plusieurs millions à travers le monde. Cette partition coloniale injuste a conduit la Syrie, et toute la sous-région, à l’instabilité chronique, et à des soulèvements et des révoltes qui ont généré des répressions sanglantes de cette population devenue minoritaire chez elle.

En raison du nombre et du poids de la communauté kurde, c’est en Turquie où cette question revêt un intérêt hautement stratégique. Ankara suit au pas l’évolution de la politique de ses voisins sur le dossier kurde, notamment en Syrie. On comprend dès lors pourquoi le président turc Erdogan a apporté tout son soutien actif, politique et militaire, au président Ahmed Al-Charaa, l’ancien islamiste, pour chasser Bachar El-Assad et conquérir le pouvoir. Il a, par la suite, mobilisé tout l’appareil diplomatique turc pour le faire reconnaitre comme le chef incontestable de la Syrie, et le faire admettre dans les instances internationales.

Depuis les années 1980, Ankara a fait face à un conflit meurtrier au Kurdistan turc qui a fait plus de 50 milles victimes, et des milliers d’autres blessés. Cette confrontation a opposé le gouvernement turc au Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK, qui à ses débuts réclamait l’indépendance de ce territoire. Son chef Abdullah Öcalan, emprisonné en Turquie depuis 1999, a depuis changé d’avis et appelé ses partisans à déposer les armes et à s’inscrire dans la légalité. En mai dernier, le PKK a validé ce plan et accepté de s’auto-dissoudre, mais les pourparlers pour instaurer une autonomie piétinent toujours. Pour Erdogan, l’arrivée d’un gouvernement dirigé par Al-Charaa est donc une aubaine pour anéantir toute menace en provenance du Kurdistan syrien.

Du côté de la Syrie, la vision est toute autre. Le pays a connu une guerre civile qui a dévasté la Syrie de 2011 à 2024, année de la chute du régime baasiste pro-iranien de Bachar Al-Assad. Durant ces années d’instabilité, les Kurdes syriens se sont protégés en instaurant par eux-mêmes une autonomie, et ont collaboré activement avec les Occidentaux pour venir à bout de Daech dont l’un des leaders était le président Al-Charaa. Ce retournement de situation a été piloté en grande partie par Ankara, avec l’appui des Américains et des Saoudiens. Tous ont conjugué leurs efforts pour placer leurs protégés à la tête du nouveau gouvernement syrien, réduisant par là même l’influence de l’Iran chiite.

Depuis sa prise de pouvoir, le président syrien Ahmed Al-Charaa s’est assigné une priorité qui se résume dans la préservation de l’intégrité territoriale pour pacifier totalement la Syrie. Il est conscient que toute déstabilisation au Kurdistan aura un impact négatif sur son pays et sur la région, à commencer par la Turquie qui peine à résoudre ce conflit chez elle. C’est dans cet esprit qu’est venu le récent accord avec les FDS, signé après une conquête militaire qui a permis à l’armée syrienne de contrôler une large partie du territoire kurde.

Un accord imposé par le rapport de force et un pari sur l’inclusion

L’usage de la force militaire fait suite à l’échec des premiers pourparlers en mars dernier. Face à ce camouflet, le nouveau gouvernement syrien a opté pour la conquête du territoire par la force afin de mettre les FDS devant le fait accompli qui les oblige à accepter un compromis. Ainsi, le nouvel accord entré en vigueur début février traduit ces nouveaux rapports de force. Il prévoit, entre autres, l’intégration des forces kurdes dans l’armée syrienne, ce qui implique la dissolution des FDS, dont les combattants sont estimés à 100.000 personnes. Ceux-ci s’intégreront dans l’armée syrienne, soit individuellement, soit sous forme de brigades spécifiques. L’accord oblige également les forces kurdes à se retirer des lignes de contact, à expulser les membres non syriens en dehors du territoire, surtout ceux affiliés au PKK, et à permettre le redéploiement rapide des forces syriennes dans la région.

Tout en étant intransigeant pour rétablir rapidement l’Etat dans ses prérogatives sur l’ensemble du territoire, le président Al-Charaa a lâché du lest pour réconforter les FDS et les amener à intégrer les institutions en tant que citoyens syriens à part entière. Il a émis à cette fin un décret en janvier dernier déclarant la langue kurde une langue nationale officielle, et a autorisé son enseignement à côté de l’arabe. Il a également accordé la citoyenneté aux Kurdes apatrides pour faciliter leur intégration. Dans la foulée, Damas a annulé les recensements discriminatoires passés basés sur l’ethnie, et institué le nouvel an kurde Norouz comme une fête nationale et jour férié.

Il n’est pas certain que cette politique d’ouverture donnera ses fruits dans l’immédiat. Toutes les difficultés auxquelles la Syrie est confrontée proviennent des politiques accumulées durant la période de l’ancien régime qui a monté les communautés les unes contre les autres. La guerre civile est venue par la suite aggraver davantage cette méfiance dans une société composée de plusieurs ethnies et religions. Kurdes, Alaouites, chrétiens, Druzes, Chiites, Sunnites se côtoient mais se méfient. Le voisinage de la Syrie n’aide pas non plus, car chacun des pays voisins défend la communauté qui lui est proche ou loyale. Israël soutient les Druzes, la Turquie est proche des sunnites et se méfie des Kurdes, et l’Arabie saoudite s’inquiète pour le sort des sunnites et s’inquiète des chiites pro-iraniens. Quant à l’Iran, elle a pendant longtemps soutenu les Alaouites durant le régime Bachar Al-Assad.

Devant ce puzzle politique et humain, le président Ahmed Al-Charaa est conscient que la pacification de la société syrienne passe d’abord par la protection des minorités et le rejet du sectarisme. Or cet objectif ne peut se réaliser sur le terrain qu’avec un gouvernement inclusif et centralisé. Pour cela il lui faut d’abord établir un Etat unitaire fort, sans fédéralisme ni autonomie pour les Kurdes, mais en leur accordant des concessions culturelles et administratives minimales. C’est ce que cet accord préconise : renforcer l’Etat central et permettre au Kurdistan syrien de s’épanouir au sein d’une nation unifiée et solidaire.

Cependant le grand défi pour les Syriens reste paradoxalement de maintenir leur pays stable dans une région structurellement instable. Il leur faudrait établir un véritable processus de justice transitionnelle pour identifier les responsabilités de la guerre civile. Reconnaître la souffrance des victimes civiles, établir la vérité, même douloureuse, procéder à des réparations morales et financières des victimes est le passage obligé vers la concorde sociale. Ceci n’est pas un luxe mais un devoir et un investissement pour l’avenir. Une paix qui repose sur l’oubli ou l’amnésie serait dangereuse, car elle pousse à la récidive et au recommencement. Les expériences ont montré que les sociétés qui affrontent leur passé sans complexes ont plus de chances de retrouver la paix et construire un vrai Etat de droit.

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Le 6 février 2026 à 16h37

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