Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.L’absence d’un savoir nécessaire
A l’heure des transformations accélérées et des fractures sociales invisibles, comprendre une société devient un enjeu aussi stratégique que la développer. Pourtant, l’anthropologie, science du regard sur soi, demeure marginale, suspecte et absente de nos universités. Discipline du doute et de la nuance, elle ne fragilise pas les identités mais les éclaire.
Longeant les grandes murailles qui ceinturent un vieux quartier de cette ville impériale, un vieil homme, dos courbé, un couffin dans la main, se baisse avec précaution pour ramasser un bout de pain rassis. Il le porte à ses lèvres, cherche l’une de ces brèches creusées par le temps dans la muraille et l’y dépose avec délicatesse comme on mettrait à l’écart un objet sacré pour qu’il ne soit pas profané,
Ce geste, très fréquent et encore présent de nos jours chez les anciennes générations, est chargé d’une épaisseur symbolique à la fois anthropologique et religieuse. Anthropologiquement, il renvoie peut-être à une "éthique de la subsistance", laquelle remonte au temps des pénuries où le pain n’est pas qu’une simple nourriture mais le résultat d’un enchainement de dons, ceux de la terre, de la pluie et du travail des hommes.
Le ramasser, c’est refuser le gaspillage et reconnaître sa nécessité et sa valeur. Mais chez nous, ce geste prend d’abord son sens dans un registre religieux. En effet, dans la culture islamique populaire, le pain (khobz) est perçu comme une forme de bénédiction (baraka) liée à la subsistance accordée par Dieu (rizk ou naâma). Le poser en hauteur, dans un mur, à l’abri, c’est à la fois le préserver de l’impureté ; et le porter à ses lèvres pour l’embrasser évoque un geste de vénération comparable à celui accordé à un objet sacré.
Aujourd’hui, d’autres pourraient lire dans ce geste comme une forme de rituel urbain. Une pratique discrète, silencieuse et non codifiée par les textes mais transmise par l’habitude et l’exemple, rappelant les temps de la rareté ou alertant à propos du gaspillage. Voilà pourquoi on ne peut que saluer les préconisations du rapport publié récemment par le Conseil économique, social et environnemental (CESE) dans lequel il alerte sur l’ampleur du gaspillage alimentaire.
Selon ce rapport, ce gaspillage atteint au Maroc plus de 4 millions de tonnes, soit 113 kilos par habitant. Devant un tel gâchis, le rapport du CESE prône une loi anti-gaspillage, un observatoire national et la redistribution des invendus. C’est du reste ce que nombre de pays européens avaient déjà entrepris il y a longtemps. Certes les résultats demeurent peu probants, contrastés ou encore timides, selon les expériences des uns et des autres. Mais le phénomène du gaspillage, dû à la surconsommation, qui prend ailleurs comme ici une ampleur insoutenable, exige de telles codifications. Ce gaspillage qui menace la souveraineté économique, comme le souligne le rapport du CESE, nécessite dans le même temps une révision des chaînes de production et l’entreprise d’une sensibilisation en la matière ainsi qu’une pédagogie des comportements.
S’il nous a paru pertinent de convoquer une lecture anthropologique du comportement du vieil homme ramassant un bout de pain, c’est que le geste inscrit dans l’espace de la ville une mémoire morale collective : celle du temps où la rareté imposait le respect et où la nourriture engageait une responsabilité spirituelle. A ce sujet, il n’est pas inutile de s’interroger – comme il m’est arrivé souvent lors de discussions avec des amis universitaires – : pourquoi n’encourage-t-on pas chez nous l’étude d’une discipline comme l’anthropologie ? On sait que l’on ne peut compter que quelques anthropologues dans le pays et que son enseignement, sauf erreur, est absent dans les universités, les facultés et filières des sciences humaines.
A première vue, la question peut sembler abstraite, voire académique. Dans un monde dominé par l’urgence économique, les défis climatiques et les tensions géopolitiques, l’anthropologue paraît bien discret, presque inutile. Pourtant, c’est justement dans les sociétés en mutation rapide que son absence devient la plus criante.
L’anthropologie, science sociale, culturelle générale de l’homme, n’est au fond que l’étude de l’humain dans sa complexité : ses croyances, ses pratiques et ses structures invisibles. Elle ne se contente pas d’observer, elle cherche à comprendre les logiques profondes qui organisent la vie collective. Or dans des sociétés comme le Maroc, traversées par des transformations accélérées (urbanisation, digitalisation, recompositions des liens sociaux), ce regard devient indispensable.
Si l’on veut donner des exemples concrets, il n’y a qu'à citer les politiques publiques, qu’elles concernent la santé, l’éducation ou l’aménagement du territoire. Si elles échouent, souvent ce n’est pas par manque de moyens, mais par incompréhension des réalités locales.
Une réforme éducative qui ignore les représentations sociales de l’école, une campagne de santé qui ne tient pas compte des croyances populaires, un projet urbain qui méconnaît les usages informels de l’espace : autant d’initiatives vouées à produire des effets limités, sinon contraires à leurs objectifs. C’est précisément là que l’anthropologue intervient, non pour proposer des solutions toutes faites, mais pour permettre de poser les bonnes questions. Il identifie les logiques culturelles à l’œuvre, les résistances invisibles, les formes d’appropriations inattendues.
Tout cela pour induire de la complexité là où l’on cherchait de la simplification. Car dans un monde globalisé, où les modèles circulent rapidement, favorisant mimétisme et facilité, il serait risqué de plaquer des solutions, supposées universelles, sur des contextes singuliers. L’anthropologie, ainsi que d’autres disciplines, proches ou apparentées, sont là comme une alerte ou une protection qui rappelle que chaque société a ses propres logiques, ses propres rythmes et sa propre intelligence.
Enfin, après notre étonnement lors de cette longue discussion amicale sur les secrets de l’absence de ces disciplines dans les universités, un ami désabusé, qui a roulé sa bosse dans l’enseignement et en parle en connaissance de cause, conclut sans ambages : "Vous savez, à la fin des années soixante de ma jeunesse, je me souviens qu’on avait stigmatisé la sociologie et fermé rapidement le premier institut dédié à cette discipline, dirigé alors par le regretté Abdelkbir Khatibi. Il faut dire que ces sciences posent trop de questions. Elles ne sont pas seulement des disciplines académiques, ce sont des pratiques de liberté intellectuelle. Elles refusent les évidences, elles interrogent les normes, donnent la parole à ceux qui ne l’ont pas, enquêtent et confrontent. Bref, elles embêtent tout le monde ; elles empêchent de 'gouverner en rond'. Et c’est pour ça qu’elles dérangent. Mais une société qui ne se pense pas finit toujours par être pensée par les autres. Et rarement à son avantage".
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