Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.L’absence d’une langue
Né dans un milieu où les livres étaient absents, il s’est longtemps raconté des histoires à lui-même, se constituant ainsi une bibliothèque imaginaire. Ces histoires étaient formulées dans une langue sans mots. Une langue de silence, une langue blanche.
C’est bien plus tard, lorsque les livres ont fait leur apparition dans sa vie, deux langues, qui se télescopaient constamment parce qu’elles se lisaient et s’écrivaient dans le sens opposé, lui ont raconté d’autres histoires, ou peut-être les mêmes. Mais ces histoires, elles, étaient pleines de mots : articles, verbes, adverbes, pronoms et adjectifs. Puis deux grammaires intraitables dans ces deux langues inconciliables sont venues mettre un ordre autoritariste dans ce fatras de folles lettres virevoltantes. Bien plus tard encore une fois, il va tomber sur ce constat libérateur fait par un amoureux de la langue, un écrivain, journaliste et critique littéraire belge, Pol Vandromme : "Il est vrai qu’il n’y a pas de langue sans grammaire. Mais il est plus vrai encore qu’une langue doit s’interdire de n’être qu’une affaire de grammairiens."
Ce lecteur-conteur sans nom, né dans un milieu sans livres, a des frères et des sœurs par milliers issus d’une génération sans illusions aujourd’hui. Ils gardent à l’esprit la "nostalgie de la langue absente" ; celle, peut-être, dont parle Walter Benyamin lorsqu’il s’agit de traduire et de passer d’une langue à l’autre : "Une bonne traduction, écrivait-il, porte en elle la nostalgie de la langue absente."
C’est la lecture du compte rendu d’un débat sur la "darija" qui est responsable de cette douce évocation d’un passé simple et pourtant si richement composé et composite. Les discussions sur la nécessité de hisser le parler marocain au rang d’une langue au sens plein, et de ne plus la tenir pour un dialecte subalterne, n’ont pas cessé depuis un certain temps. Débats récurrents, ils n’en sont pas moins nécessaires. Mais s’ils ont demeuré informels, c’est bien parce qu’officiellement, et jusqu’à présent, les institutions publiques ne les ont pas pris en charge.
Peut-être parce que le pouvoir et la langue, de tout temps et partout dans le monde, ont partie liée. La langue du pouvoir est celle qui le légitime et partant de là le représente. La langue elle-même est un pouvoir et il y aurait dès lors la langue du pouvoir et le pouvoir de la langue. C’est dans cette vision verticale que se place cette déclaration, mi-provocatrice, mi sérieuse, faite un jour par un sénateur américain, selon laquelle il y a 6.000 langues parlées dans le monde dont 5.999 sont de trop : "L’anglais suffit", dit-il sans ambages.
Mais revenons à la "nostalgie de la langue absente" et à ce que souhaitent les tenants de la réhabilitation d’un "arabe marocain", comme il y aurait un "anglais américain", britannique ou australien, comme on le précise toujours dans les dictionnaires de ces pays.
En effet, qui n’aimerait pas raconter et écrire des histoires dans ce parler, cette langue maternelle et véhiculaire ? Langue solaire dont la musique des mots et les intonations ont bercé notre enfance insouciante, celle que l’on aurait aimé raconter dans ces mêmes locutions et transmettre chacun à leur façon, selon leur style et avec la charge narrative et la ferveur métaphorique qu’elle recèle.
Car oui, la "darija", traitée péjorativement de "Al ammya" (langue commune), opposée à celle de l’élite ("Al kassa"), est une langue comme les autres. Elle est riche et vivante, faite de rhétorique, de musicalité, de phrases imagées, de métaphores, d’oxymores et de bien d’autres figures de style que l’on peut cueillir et admirer en écoutant attentivement, telle "q’sida" du malhoun, en méditant tel proverbe frappé au coin de la sagesse ou en savourant tel conte enchanteur.
C’est précisément cette langue qui s’est absentée en nous, chahutée, bousculée et prise en tenaille entre la langue de "l’élite" et celle de "l’autre".
Aujourd’hui, une large partie de la jeunesse s’en est emparée sur les réseaux sociaux et s’en sert dans les textos et messages en empruntant uniquement l’alphabet des langues de pouvoir, les mixant parfois pour y glisser des chiffres afin de phonétiser la langue étrangère dans les sons de la langue mère.
Une espèce de novlangue est née de cette étrange promiscuité linguistique, car il en est des langues vivantes comme de la nature : toutes deux ont horreur du vide. Les langues sont des êtres vivants et en tant que tels, ils suivent le cycle naturel d’un être vivant, lequel, comme disait un expert en la matière, "vit, respire, souffre, s’exalte et succombe en se transformant".
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