CAPE TOWN – La crise de la dette africaine ne date pas d’hier, mais résulte d’années de sous-financement chronique, qui ont contraint les États du continent à emprunter pour financer les besoins même les plus élémentaires. Entre 2010 et 2021, la part de la dette publique extérieure de l’Afrique due à des créanciers privés est passée de 30% à plus de 44%. Or, les prêts privés sont synonymes de taux d’intérêt très élevés, de l’ordre de 7 à 10% en moyenne, certains États tels que le Ghana et la Zambie étant confrontés à des taux supérieurs à 12%.
Le problème réside en partie dans l’intervention des agences de notation, qui ont tendance à adopter une approche procyclique, en dégradant la note des États – et en faisant augmenter les coûts d’emprunt – précisément lorsqu’ils sont le plus vulnérables. Entre 2021 et 2023, Moody’s a ainsi rétrogradé l’Éthiopie, le Ghana et la Tunisie au rang de "deep junk", malgré leurs efforts de consolidation budgétaire. Ces décisions sont non seulement opaques, mais reflètent par ailleurs une simple perception extérieure des risques, plutôt que des critères factuels. Selon le Programme des Nations Unies pour le développement, cette perception exagérée des risques de la part des agences de notation a coûté jusqu’en 2020 environ 74,5 milliards $ à 16 États africains émetteurs d’obligations.
Les réglementations bancaires mondiales, renforcées après la crise financière mondiale de 2008, limitent encore davantage l’accès de l’Afrique aux financements. Le cadre de Bâle III, introduit en 2011 sous les auspices de la Banque des règlements internationaux, a augmenté les ratios de fonds propres exigés, mis en place un ratio de levier minimal, et durci les contraintes en matière de couverture des liquidités. Ces changements ont réduit l’appétit des prêteurs internationaux pour le risque, et par conséquent leur volonté de travailler avec des emprunteurs africains.
En 2020, le fardeau de la dette de nombreux États africains était si lourd que n’importe quelle crise inattendue les aurait plongés dans une grave situation de surendettement. C’est alors que la pandémie de COVID-19 est survenue. Le G20 a certes organisé plusieurs interventions pour venir en aide aux pays surendettés : l’Initiative de suspension du service de la dette et le Cadre commun pour les traitements de la dette. Les résultats se sont toutefois révélés mitigés. Lorsque le Tchad, l’Éthiopie, le Ghana et la Zambie ont cherché à obtenir un allègement de leur dette au moyen du cadre commun, ils ont été confrontés à des négociations prolongées, à des délais incertains, ainsi qu’à des conditions plus strictes – autant d’éléments qui ont accru le risque perçu à leur égard, et compromis leur retour sur les marchés.
Les ressources des États africains sont également éprouvées par les transferts des bénéfices des multinationales vers des juridictions à fiscalité faible ou nulle, ainsi que par des flux financiers illicites. D’après la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, l’Afrique perd chaque année plus de 88,6 milliards $ en raison de flux financiers illicites – ce qui équivaut presque au déficit annuel de financement des infrastructures du continent.
Pendant ce temps, la promesse de l’aide publique au développement (APD) ne cesse de se déliter. Selon l’OCDE, l’APD nette totale pour l’Afrique s’est élevée à seulement 42 milliards $ en 2024, en déclinréel de 1% par rapport à l’année précédente. De même, les pays donateurs ont rapporté en leur sein 27,8 milliards $ de dépenses liées aux réfugiés – contre 12,8 milliards $ en 2021 – qui sont prises en compte dans leur contribution à l’APD. Les pays à revenu élevé réduisent aujourd’hui encore davantage leurs budgets d’aide, avec pour exemple le plus extrême celui des États-Unis.
Beaucoup considèrent que la solution au déficit de financement du développement réside dans le renforcement de la représentation africaine au sein d’institutions telles que le Fonds monétaire international, ainsi que dans l’élargissement de l’accès aux mécanismes existants d’allègement de la dette et de financement du développement. Or, ces réformes ne produiraient que des effets limités dans un système structurellement mal aligné sur les besoins de l’Afrique.
Plutôt que de se battre pour des réformes mondiales progressives, l’Afrique aurait tout intérêt à se concentrer sur la mise en place de solides mécanismes de financement régionaux et continentaux, mobilisant des capitaux africains pour répondre aux besoins de l’Afrique. La Banque africaine de développement (BAD), forte d’un mandat clair en matière de développement, et d’une capacité à catalyser des actions de grande envergure, peut constituer la pierre angulaire d’un tel système de financement africain. La Banque africaine d’import-export, qui dispose d’instruments de financement du commerce, et dont l’influence progresse, aurait également un rôle à jouer, tout comme les fonds souverains, les banques nationales de développement, les fonds de pension et d’autres entités.
Ces institutions pourraient mutualiser leurs ressources, investir conjointement dans des secteurs stratégiques, et concevoir de nouveaux instruments afin d’atténuer les risques et d’améliorer l’octroi de crédits. À titre d’exemple, des systèmes de garantie basés en Afrique, réduisant le coût du capital pour les investissements dans les infrastructures et la transition verte, créeraient des incitations pour les prêts aux petites et moyennes entreprises, et soutiendraient l’instauration de normes communes – élément essentiel de facilitation de l’intégration financière régionale.
Il est dans le même temps nécessaire que les États africains augmentent leurs recettes en renforçant leur administration fiscale, en comblant les vides juridiques, et en réduisant les exonérations. Associée aux nouveaux outils numériques, une coopération régionale contribuerait grandement à mesurer les bénéfices des entreprises, à suivre les flux transfrontaliers, ainsi qu’à détecter l’évasion fiscale systémique.
Les institutions financières multilatérales ont encore un rôle important à jouer dans la fourniture de financements à l’Afrique, mais leur approche doit changer fondamentalement. Premièrement, beaucoup plus de prêts devraient être accordés en monnaie locale, ce qui réduirait l’exposition des États à la volatilité des taux de change. Périodes de remboursement plus longues et respect des priorités politiques nationales constituent également ici des impératifs essentiels.
L’Afrique bénéficie d’une population jeune, d’importantes ressources naturelles et de réseaux numériques en pleine expansion. Elle ne jouit toutefois pas de la souveraineté financière nécessaire pour tirer le meilleur parti de ces atouts et d’autres encore. Les dirigeants africains doivent cesser de faire pression pour accéder à des cadres qui ne servent pas les intérêts de leur pays, et commencer à affirmer leur contrôle sur leur propre avenir financier. Cela signifie mobiliser des capitaux, mettre en place des institutions, et définir leurs propres critères de réussite en matière de développement. Le FfD4 peut contribuer à amorcer ce processus, mais seulement à condition que les participants reconnaissent que le comblement de l’insuffisance de financement du développement constitue un problème politique, pas un problème technique.