Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.L’algorithme pour les nuls
Le vieil adage qui prétend que celui qui cherche trouve est aujourd’hui largement dépassé par l’algorithme qui, lui, trouve ou recommande aussi ce que l’on ne cherchait pas. Il est même en passe de dépasser dans la foulée cette fameuse notion appelée "sérendipité" qui nous faisait déjà trouver, elle aussi et à sa manière, ce que l’on ne cherchait pas.
Sérendipité est dérivé du mot anglais serendipity qui provient de Serendip, l’ancien nom du Sri Lanka. Il est issu d’un conte traditionnel, "Les trois princes de Serendip" de Horace Warpol (1754) dans lequel les héros de ce récit trouvaient par hasard des choses qu’ils ne cherchaient pas.
Par la suite, on donnera à ce vocable d’autres sens comme le fait de trouver une information par hasard. Et comme le hasard fait bien les choses, on en a usé également en matière de recherche scientifique ou d’exploration, pour qualifier les découvertes de Pasteur pour le vaccin contre la rage, de Flemming pour la pénicilline ou celle de l’Amérique par Christophe Colomb.
Aujourd’hui, avec les moteurs de recherche, les réseaux sociaux et autres platesformes numériques, tout ou presque est issu de la sérendipité, mais pas que de cette dernière. En effet, un autre vocable a fait irruption dans notre vie et fait désormais partie de notre quotidien : l’algorithme.
Dans mes souvenirs de lycéen rêveur et nullement matheux, c’est-à-dire nul en mathématiques, je n’avais jamais compris ce qu’il signifiait. Pourtant, le prof, un coopérant français se voulant empathique, s’efforçait à nous le rendre proche et sympathique en nous apprenant qu’il a été inventé par un musulman, comme nous autres, qui plus est nommé : Mohamed Ibn Mussa Al Khawarizmi. On ne peut faire plus familier.
Les occidentaux, Grecs et Latins notamment , peut-être pour se l’approprier, avaient juste déformé puis latinisé son nom jusqu’à l’éloigner totalement de sa consonance originelle. Ils ont abusé du même détournent patronymique avec d’autres savants et penseurs arabo-musulmans, et non des moindres, tels Ibnou Rochd et Ibnou Sina devenus Averroès et Avicenne. Mais c’est une autre histoire, ou peut-être la même.
Toujours est-il que moi l’élève, plus à l’aise dans les douces rêveries poétiques de la littérature que sur les sommets arides du calcul et des maths, déjà effrayé par la résolution d’un seul type de fraction, j’étais totalement terrorisé par le son seul du mot "équation", fût-elle du premier degré. Alors quand le prof sommait la classe de faire un algorithme pour trouver s’il a des racines carrées, de calculer le nombre de ces racines et leur valeur, je regardais par la fenêtre qui donne sur la cour. Oui, comme l’étranger de Baudelaire, je regardais "les nuages…les nuages qui passent… là- bas… les merveilleux nuages !".
De nos jours, le mot algorithme, qui a le vent en poupe, et qui est dans toutes les bouches, n’est plus celui, ardu et ésotérique, qui sert à la résolution d’une équation du premier ou du second degré. Il est autrement plus simple, d’apparence seulement ou en tout cas tel qu’il est défini, comme suit, pour éclairer les nuls en maths : "Un algorithme est la description d’une suite d’étapes permettant d’obtenir un résultat à partir d’éléments fournis en entrée". Par exemple, une recette de cuisine est un algorithme permettant d’obtenir un plat à partir de ses ingrédients.
Présenté ainsi, ça ne mange pas de pain si l’on ose dire et l’on peut dire que l’on a toujours fait des algorithmes dans le savoir. Mais maintenant que nous sommes plongés corps et âme dans le bain numérique, ce sont les algorithmes qui nous font et nous fabriquent avec notre consentement. Guides suprêmes d’un nouveau cerveau digital vers le "tout-à-l’égo". Nous devenons ce que nous cherchons parce que nos données, photos, selfies, achats, conversations, messages et autres gestes anodins servent à nourrir et améliorer les algorithmes.
On a mis du temps, par ignorance, naïveté ou enthousiasme utopique, avant de nous rendre compte que notre smartphone est notre double. On l’a entraîné à nous ressembler, à nous imiter jusqu’à nous dépasser et nous guider, consentants ou à la faveur d’une servitude volontaire qui pourrait transformer l’utopie enthousiaste des premières découvertes en une dystopie oppressante.
Sur le plans individuels, constatent les experts du monde numérique, "le web commercial est devenu, dans les mains de certains États des Big Tech ou de groupuscules, une technologie de contrôle des individus qui se retrouvent potentiellement entraînés dans une économie de la pulsion, de la réaction et de l’adrénaline. L’intelligence artificielle mise au service de la publicité ciblée accapare l’attention des utilisateurs vers une consommation sans relâche des biens et services offerts sur le web".
Venant d’experts, dont certains ont été des concepteurs qui ont tant bidouillé les algorithmes, ce constat catastrophiste ne relève ni de la technophobie ni du complotisme, car comme disait Victor Hugo, "être contesté, c’est être constaté". Enfin, comme les poètes ont toujours raisons, -et à propos des nouveaux mots qui surgissent et agissent à notre insu tel celui d’algorithme- René Char prédisait il y a plus d’un demi-siècle déjà dans un de ses aphorismes lucides : "Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux".
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