Rédouane Taouil
Professeur agrégé des universitésL’analogie entre État et ménage : un autre tort de la rhétorique de la dette publique
Partant de la narration tenue sur le projet de loi de finances en France, Rédouane Taouil, professeur agrégé des universités, égrène le mode d'argumentation mobilisé en vue de soutenir l'urgence d'une forte baisse des dépenses publiques et de plaider en faveur d'une logique d'austérité.
"La dette ! La dette !" À force d'être proférée à l’envi dans le débat en cours sur le projet de loi de finances, l'exclamation rappelle immanquablement le fameux "Sans dot ! Sans dot !" que profère avec insistance Harpagon, personnage de la comédie de Molière, L’Avare, en vue de persuader sa fille, Élise, d’épouser un seigneur fortuné. La répétition tient lieu de véhicule insigne de la rhétorique déployée en vue de justifier la réduction du déficit public par des coupes budgétaires.
"Une génération qui arrive au monde avec sur son dos un fardeau, auquel elle ne doit rien, qui ne lui a rien apporté, mais avec lequel elle commence". Cette affirmation, qui résume fort bien le ton, délibérément alarmant, est captieuse (La dette publique comme fardeau : une métaphore inappropriée, Médias24).
Elle se réfère à la comptabilité de la dette en termes bruts qui ne déduit pas les créances des administrations publiques. Ce faisant, elle ignore le patrimoine collectif constitué par l’ensemble des actifs financiers et non financiers de l’État. En 2019, ce patrimoine s’élève à 150% du PIB. L’assimilation de l'État à un ménage, pendant de la métaphore de fardeau, est également fallacieuse. Le transfert de sens qu’implique le raisonnement analogique sur lequel elle repose est indu.
"L'État, comme tout ménage, ne doit pas vivre au-dessus de ses moyens". Les effets persuasifs de cette formule, souvent placée au rang de sentence, sont d'autant plus significatifs que le vocable de déficit renferme une forte charge négative. Il est associé au "gaspillage", à la "mauvaise gestion publique" ou à "l'éviction de l'initiative privée", tandis que les politiques budgétaires restrictives sont parées des qualités d'"assainissement", de "rigueur" ou de "mise en ordre des finances publiques".
Placer le décideur public au rang d'un simple agent micro-économique est pour le moins abusif. D'abord, il n'est pas essentiellement une unité de consommation ; les dépenses publiques comprennent, outre les dépenses courantes, les investissements en capital qui représentent des dépenses productives.
Ensuite, l'État possède le pouvoir de prélèvement de l'impôt et, par conséquent, la capacité d'agir directement sur le niveau de ses ressources et d'ajuster sa contrainte budgétaire. Enfin, en tant que décideur de la politique macro-économique, l'État affecte, de par ses mesures et ses modalités d'intervention, les grandeurs globales telles que la consommation, l'investissement, la production, l'emploi, la croissance.
En gommant ainsi la spécificité de l'État, la démarche analogique considère que l'endettement entraîne le sacrifice des générations futures et disqualifie le recours au déficit. Ce faisant, elle se substitue à l'argumentation analytique. Or, l’emprunt public possède bien des vertus.
D'une part, il permet de diversifier et répartir les risques sur l'ensemble des contribuables. Le ménage, quant à lui, doit supporter le risque financier individuellement. D'autre part, les dépenses publiques d'investissement financées par la dette élargissent l'assiette fiscale et améliorent les capacités de remboursement, en même temps qu'elles lèguent aux générations futures un stock de capital créateur de revenus et exercent des retombées positives sur les inégalités.
Les analogies, écrit Peter Achinstein, "sont utilisées pour promouvoir la compréhension [en] indiquant des similarités entre ces concepts et d'autres qui peuvent être plus familiers ou plus aisément saisissables". Inadéquate, la représentation du décideur public comme père de famille n'a pas de valeur didactique car la similarité postulée est infondée, ni de valeur heuristique en ce qu'il n'élucide pas les caractéristiques propres de la dette publique.
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