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Langage de sourds entre générations qui s’ignorent

Le fossé entre générations est-il devenu infranchissable ? C’est la question que soulève Hassan Hami, à la suite d’une expérience vécue en tant que membre d’un jury d’évaluation de fonctionnaires stagiaires. Il s’interroge sur les causes profondes de cette méconnaissance : dérives du système éducatif, perte des repères historiques, ou déconnexion entre savoir et pouvoir ?

Le 10 novembre 2025 à 12h19

Il y a quelques semaines, j’ai fait partie d’un jury d’évaluation des connaissances de fonctionnaires stagiaires au sein d’un organisme public important. Cette évaluation symbolique intervenait à l’issue d’un cycle de formation prolongé dont ils ont bénéficié dans le meilleur des mondes.

L’exercice comportait une séquence d’identification des photographies de personnalités légendaires et de rappel d’évènements historiques évidents. Si dans l’ensemble les lauréats se sont bien comportés, les membres du jury ont été sidérés de découvrir chez la plupart des lacunes sérieuses se rapportant à l’histoire politique du Maroc ainsi qu’une incapacité flagrante d’identifier des personnalités nationales, dont certaines battent le pavé depuis quatre décennies.

Une sorte de syncope a frappé le jury composé de personnalités aguerries à ce type d’exercice. La surprise a été d’autant plus grande que les lauréats appartenaient à la tranche de la génération des milléniaux et de la génération Z.

La dernière génération a été récemment sous les feux de la rampe et s’est distinguée par un comportement contradictoire quant à la définition des objectifs et la détermination du plafond des revendications.

Sur l’identification des personnalités politiques, les lauréats ont été incapables d’identifier quatre premiers ministres, sept ministres des Affaires étrangères, une poignée d’écrivains et de plasticiens marocains. Pourtant l’exercice s’est basé sur l’idée de la mémoire visuelle pour aider les lauréats à se distinguer.

Des questions se sont invitées dans notre entendement. Que se passe-t-il ? Est-il vrai qu’il y a une coupure entre nous autres, appartenant aux premières générations postindépendance, et les générations qui ont suivi ?

À qui incomberait la responsabilité d’avoir laissé ces jeunes patauger et sans encadrement ? Serait-il vrai qu’au-delà du gap communicationnel, il y aurait une vétusté des méthodes d’enseignement et de formation servies aux jeunes depuis au moins quatre décennies ?

Et puis, comme par hasard, la connaissance ou la méconnaissance de l’histoire du Maroc s’est invitée le 31 octobre 2025. Une date historique pour les Marocains, car la question épineuse des provinces du Sud s’achemine vers son épilogue.

Le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte la résolution 2797/2025, par laquelle il considère que le plan d’autonomie proposé par le Maroc en 2007 pour mettre fin au conflit régional autour du Sahara sera la seule base des négociations entre les parties au conflit.

Une adoption qui tombe à point nommé, car elle coïncide avec le 50e anniversaire de la Marche verte qui a permis la signature de l’accord tripartite sur le Sahara (1975). Une célébration dans l’euphorie, certes, mais un bémol est constaté dans les analyses offertes par des journalistes, des chercheurs et des politiciens.

Des lectures à la va-vite émanant de personnes pourtant éclairées et averties plongent les auditeurs et téléspectateurs dans la confusion. La ruée vers les plateaux de télévision et les insertions sur Facebook, Instagram, Signal et Telegram entachent cet événement d’une platitude qui laisse pantois.

Les commentateurs donnent l’impression de ne pas avoir bien saisi les messages contenus dans le discours du Roi Mohammed VI, prononcé le même jour de l’adoption de la résolution 2797/2025. Ni victoire ni triomphalisme exagéré, plutôt le réalisme et le regard optimiste vers l’avenir.

Le chemin sera jonché de pierres et seule la patience et le doigté sont de nature à permettre aux parties en conflit de finir en apothéose. Cela se réalisera dans l’esprit de l’intégration régionale ainsi que distillé dans le discours royal qui renvoie sans équivoque à 1989, date de la création de l’Union du Maghreb arabe à Marrakech.

C’est alors que je me dis que les récriminations à l’adresse des jeunes lauréats que nous autres membres du jury avions prises pour des boucs émissaires ont été injustes. Si certains avancent l’argument de la gastronomie pour s’extasier sur des prouesses diplomatiques, on est en droit de se poser des questions sur la compétence et le mérite de certains acteurs politiques.

Si des acteurs politiques sautent sur l’aubaine qui leur est offerte pour se refaire une virginité, sans méditer la solennité de l’instant, on est invité à marquer une pause et à revoir la boussole des certitudes trompe-l’œil dont on se vante à longueur de journée.

Alors, reprenons le débat sur le fossé qui existe entre le savoir et le pouvoir dont ont fait montre nos jeunes lauréats qui sont sur le point d’intégrer un monde professionnel au sein duquel le droit à l’erreur est nul.

Toutes les questions posées plus haut sont légitimes. Elles ont été abordées dans d’autres forums dédiés à la réforme de l’enseignement et à l’encadrement de la jeunesse. Cependant, rien n’empêche de partager les observations suivantes.

Il y en a de ces débats qui n’en finissent pas de surprendre et d’agacer. Depuis des décennies, on parle de la réforme de l’enseignement. Des méthodes d’enseignement appliquées dans les quatre coins du monde ont été expérimentées. Et à chaque fois, rebelote. On retourne à la case de départ.

À la faveur de l’économie de marché, des investissements ont été autorisés dans le domaine de l’éducation primaire et de l’enseignement secondaire et supérieur. Durant les années 1960-1990, les élèves qui ont été orientés vers les écoles privées étaient ceux qui n’arrivaient pas à suivre un enseignement normal.

Or, n’en déplaise aux partisans de la démocratisation de l’éducation primaire et de l’enseignement supérieur, le dilemme du droit à l’éducation et du choix du genre d’enseignement reste posé avec la même acuité.

Le choix libre n’en est pas un, en réalité. Il équivaut dans l’esprit de la plupart des parents à la quête d’un statut social laborieux dans la plupart des cas. On est là en présence du même dilemme de la fête du Grand Sacrifice, les parents s’endettent pour ne pas être évincés de la liste des candidats à la mouvance sociale.

Souci de réforme et cafouillage permanent

La prolifération des missions culturelles étrangères a drainé une partie des élèves issus des couches sociales relativement aisées – mais d’autres l’étaient moins, mais se sacrifiaient pour ne pas décevoir leurs enfants. Déjà, l’idée d’une fracture éducationnelle et d’un enseignement à deux vitesses était sur toutes les lèvres durant les années 1970-2000. Pourtant, les lauréats de l’école publique ne déméritaient pas.

Ensuite, il y a eu le débat idéologique sur l’arabisation et le maintien de la langue française comme outil d’enseignement privilégié. Un débat perçu comme étant une fracture entre les classes sociales dans la mesure où les partisans de l’arabisation ne s’empêchaient pas d’inscrire leurs enfants dans les écoles des missions culturelles étrangères.

Enfin, il y a quatre ans, le débat a été enrichi par l’idée de l’utilisation de la darija comme outil d’enseignement pour résoudre le dilemme de la langue arabe et des langues amazighes. Les promoteurs signalaient déjà l’échec des méthodes d’enseignement de la langue amazighe faute de professeurs suffisants et de méthodes idoines.

Cependant le reproche le plus virulent a ciblé l’utilisation de l’alphabet tifinagh dont une grande partie du matériel linguistique provenait du tachelhit en comparaison avec le tamazight et le tarifit. Un effort louable de standardisation de la langue pour harmoniser les trois variantes est en cours. Néanmoins, le principal écueil demeure l’alphabet tifinagh.

Et puis, pendant quelques mois, le recours à la langue anglaise comme langue de substitution a été envisagé sans une grande avancée, non plus. Des interprétations tirées par les cheveux faisant ressortir l’existence au Maroc des pro-francophonie vs pro-anglophonie. Les partisans de l’enseignement arabe ont animé la polémique en y ajoutant une dimension existentielle, à connotation religieuse.

Il s’agit en l’occurrence de perceptions dichotomiques dans des structures mentales formatées toujours à la merci de la météorologie occidentale et moyen-orientale. S’il est vrai que la culture, dont l’éducation est le moteur par excellence, recèle une dimension idéologique indéniable, il semble, au contraire, exagéré de placer tous les débats sur la réforme de l’éducation et de l’enseignement sur le terrain d’une lutte idéologique existentielle.

Par ailleurs, les professionnels à l’affût des esprits rares au sein des universités et de grandes écoles, même celles plus réputées que les autres, ne s’empêchent pas d’écarquiller les yeux en se frottant aux lauréats de ces institutions.

D’aucuns se rendent compte que la formation fast-food est un danger qui va ruiner l’entendement des bénéficiaires et en faire des robots incapables de faire appel à l’imagination pour résoudre même des problèmes élémentaires. Avec la ruée vers l’intelligence artificielle, la fracture entre le réel et le virtuel va sans doute sonner le glas d’une mise à niveau salutaire.

Qu’en est-il de la responsabilité collective ? Serait-il injuste d’incriminer les parents qui prennent le train en marche ? Où est-il du devoir des décideurs politiques et de la société civile de prendre le taureau par les cornes et réfléchir à des solutions réalistes ? D’aucuns épinglent la famille dans son acception globale qui accepte de se soumettre au diktat des enfants qui planent sur d’autres orbites.

On tombe ici dans le même piège de la communication incomplète ou de la communication hypocrite. Ils sont nombreux ces parents qui inondent leurs enfants de gadgets didactiques et que ces derniers n’en savent que dalle.

On ne parle pas ici des parents qui meurent de pouvoir inscrire leurs enfants dans des écoles de quartier avec l’espoir qu’ils arrivent à tirer leur épingle du jeu. Mais, souvent, ils n’ont pas le choix et s’endettent encore et toujours pour ne pas être épinglés par les voisins.

Si bien que notre étonnement, nous autres, membres du jury, sonne faux dans la mesure où le comportement des lauréats ne fait que traduire une certaine nonchalance à ne pas se prendre au sérieux.

Mieux, cette nonchalance va au-delà et ne prend pas au sérieux les autres, notamment les acteurs politiques qui sont censés donner l’exemple, mais rechignent à le faire, car ils font montre de la même nonchalance.

Des réformes à la carte et des solutions cosmétiques

L’image de dirigeants politiques vieillissants et de personnalités publiques qui se nourrissent de la répétition de discours dépassés nargue une jeunesse qui ne supporte plus la langue de bois.

Le ridicule ne tue pas, mais il pose des freins à l’évolution d’une société dont les repères se télescopent et nécessitent de la visibilité, de la vision et de la persévérance. Ce qui se passe sur l’échiquier partisan à la veille des élections législatives de 2026 n’augure rien de bon.

Des formations politiques qui transforment les structures partisanes en une propriété privée en instituant, malgré les critiques, des oligarchies politiques ne participent pas à la réforme authentique du champ politique.

Il y a une sorte de fuite en avant et une lecture erronée du temps politique qui appelle à un changement profond des mentalités pour faire face aux défis qui s’annoncent plus corsés que par le passé. Il est facile de répéter l’anecdote du minaret et du barbier pour se refaire une nouvelle virginité طاحت الصمعة، نعلقوا الحجام , chercher toujours des boucs émissaires pour leur faire porter le chapeau.

Dès lors, ces formations politiques n’ont pas le droit de crier au scandale quand elles sont recalées dans les élections. En politique, il n’y a pas de vérités premières. Le génie d’un acteur politique réside dans son aptitude à se remettre en cause et à prendre des vacances sabbatiques de temps à autre pour pouvoir se ressourcer.

La jeunesse et une bonne partie de l’élite éclairée sont conscientes de l’existence d’une fracture communicationnelle qui se traduit par une aversion à accepter les recettes toutes faites quelle que soit la structure qui en fait étalage.

Une question me taraude l’esprit : serait-il trop tard pour colmater les brèches ? Quelles lectures les formations politiques vont faire des idées contenues dans le discours royal devant le Parlement le 10 octobre 2025 ?

Il y était question, entre autres, "de l’encadrement des citoyens et de la communication autour des initiatives engagées par les pouvoirs publics, et des différentes lois et décisions, notamment celles ayant trait directement aux droits et aux libertés des citoyens". Un appel direct aux partis politiques pour qu’ils soient au rendez-vous de l’histoire politique du pays.

Les acteurs politiques sont appelés à s’adapter ou se retirer de la scène politique. Ausculter les bourgeonnements de la société est un exercice salutaire pour peu que la volonté politique y soit.

Or, à en juger par les déclarations qui ont suivi le discours royal devant le Parlement, on a l’impression que les remontrances entre les lignes n’étaient pas perçues à leur juste valeur. Sinon, comment expliquer le mot d’ordre adressé par une formation politique à ses militants jeunes de se constituer en partis indépendants pour bénéficier des subventions prévues dans le cadre de l’amendement de la loi électorale ? Toujours cette culture du festin.

Au risque de froisser certaines plumes respectueuses et respectées, on se trouve là devant le syndrome de l’appropriation des symboles mal assimilés. Une appropriation qui équivaudrait au dédouanement à une propension à jeter l’anathème sur les autres.

Il est regrettable de constater que la culture des réformes assidues et progressives échappe à certains acteurs politiques et économiques. On ne peut pas militer pour que le modèle dirigiste soit muselé pour tomber dans un modèle libéral qui manque de garde-fous. Le dosage idoine est indispensable.

Il est temps que les acteurs politiques comprennent que les réformes constituent un ensemble intégré qui leur permet de défendre leurs idées, mais qui les empêche, dans la foulée, d’être à toutes les sauces dont ils ne savent que dalle.

On aurait aimé voir la tête de ces leaders politiques, écrivains, plasticiens et artistes marocains bouche bée devant ces jeunes lauréats qui ne les reconnaissaient pas. On aurait aimé voir le sourire aux lèvres de ces jeunes lauréats se permettant de juger nos observations alors qu’ils sont en train d’écouter des analyses tirées par les cheveux et partagées par des personnalités et des commentateurs respectés, mais passant à côté de la plaque.

Ils sont en droit de se moquer de notre assurance, quelques semaines auparavant, alors que les membres du jury les savonnaient à cause de leur ignorance de leur histoire politique contemporaine. Plus qu’un crime de lèse-majesté, une vérité retentissante, les temps ont changé.

Il est temps de se ressourcer dans la quiétude, le poème "Le Lac" d’Alphonse de Lamartine (1790-1869) : "Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages/ Dans la nuit éternelle emportés sans retour/ Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges/ Jeter l’ancre un jour ?’’ {…} ‘’Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive/ Hâtons-nous, jouissons !/ L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive/ Il coule, et nous passons ?".

Le temps passe mais il laisse des empreintes et des traces. Il importe de bien les analyser et les passer au crible de la raison pour que la boussole ne devienne pas un trompe-l’œil permanent, une illusion et un outil de déni et de neutralisation injuste.

Par
Le 10 novembre 2025 à 12h19

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