Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.L’arabe danse sur le pont d’Avignon
Le Festival d’Avignon a consacré une place inédite à la langue arabe en tant qu’invitée d’honneur. Mais la présence de l’arabe sur la scène théâtrale est timide.
Dans son drame en prose, "Lucrèce Borgia", Victor Hugo, écrit dans la préface qu’il a lui-même rédigée : "Le théâtre est une tribune. Le théâtre est une chaire. Le théâtre parle fort et parle haut".
A l’occasion de la 79e édition du Festival d’Avignon ( du 5 au 26 juillet 2025), la langue arabe a eu sa tribune théâtrale et a tenté au moins de parler haut à défaut de parler fort. En effet, l’arabe (après l’anglais et l’espagnol auparavant) est à l’honneur, grâce à l’initiative courageuse de son directeur portugais Tiago Rodrigues.
Ce dramaturge et metteur en scène portugais qui dirige le prestigieux festival a osé affronter ceux qui, en Europe ou ailleurs, populistes démagogues ou "marchands de la peur" qui, tous, ont fait de cette langue un repoussoir et de ceux qui la parlent des parias et des suspects.
A la tête du festival d’Avignon depuis 2023, et premier étranger à diriger ce rendez-vous majeur du théâtre mondial fondé par Jean Vilar en 1947, Tiago Rodrigues a inscrit son mandat sous le signe de l’hospitalité des langues, des récits et des mémoires marginalisés. "Avignon doit être un miroir du monde, pas une scène repliée sur ses certitudes", affirme-t-il.
Son choix de mettre la langue arabe à l’honneur en 2025 n’est pas une simple programmation thématique, mais un geste artistique et politique qui vise à faire entendre "une langue souvent parlée ici, mais peu écoutée". Une langue prise en otage, dénonce-t-il dans l’éditorial du programme, "par les marchands de violence et de haine qui l’assignent à des idées de fermeture et de repli sur soi, de fondamentalisme et de choc des civilisations".
Parler haut et parler fort sur la scène du théâtre du monde. C’est à cela que devaient s’atteler des artistes et créateurs venus du Liban, de Syrie, de Palestine, d’Irak et du Maroc... Mais, comme l'a relevé la chercheuse au CNRS en France, Najla Nakhlé-Cerruti, "il s’agit en réalité majoritairement de chorégraphes et de danseurs".
Quant aux gens du théâtre, "les artistes programmés sont déjà installés en Europe à l’exception d’une troupe palestinienne", précise-t-elle dans un excellent article du magazine en ligne "ARCENA". C’est aussi ce paradoxe que le quotidien français "Le Monde" a souligné dans son supplément consacré au festival d’ Avignon sous ce titre, "La langue arabe s’invite timidement sur scène", en relevant la forte présence de poètes et de chorégraphes et la rareté de dramaturges. C’est pour le moins étonnant s’agissant d’un festival dédié au théâtre. Mais on ne sait pas si c’est un choix par défaut des programmateurs ou une négligence de la part des Aabes, et donc une occasion manquée (encore une) de la part de leurs pays et de leurs troupes.
Pour les autres pays arabes, on ne sait pas, mais à notre connaissance on n’a pas dû se bousculer ici pour déposer des dossiers et s’inscrire il y a un an déjà à la même époque, lorsque la langue arabe a été désignée invitée d’honneur du festival. Et si cela a été le cas, quelle est cette troupe pouvant exciper aujourd’hui d’une œuvre digne de représenter et la Maroc et la langue arabe dans ce festival international ?
Heureusement, et à défaut de dramaturges, seuls deux chorégraphes, Bouchra Ouizgen et Redouane Mriziga, tous deux originaires de Marrakech, ont sauvé la mise par leur présence avec deux spectacles de danse titrés en... anglais : "They Always Come Back" et "The Desert". L’arabe attendra le futur et le français peut aller se rhabiller.
A ce sujet et bien à propos, on ne peut s’empêcher de penser à cette célèbre comptine locale qui invite tout le monde à donner joyeusement libre cours à son corps : "Sur le pont d’Avignon l’on y danse, l’on y danse. / Sur le pont d’Avignon. L’on y danse tout en rond". Pourquoi pas après tout, même si on n’entend pas une langue lorsqu’on danse, car celle dernière a déjà la sienne : celle du corps. Reste une question : n’a-t-on pas invité la langue arabe à cette tribune qu’est Avignon pour qu’elle s’y exprime par le théâtre et parle haut et fort à partir de cette chaire, comme disait Hugo ?
Paradoxalement, ceux qui ont parlé se sont exprimés en français et pour dire qu’ils ne parlent pas l’arabe....et le regrettent, le tout en dénonçant ceux-là même qui les en ont empêchés.
C’est ainsi que, sur les ondes de France Culture, mais présente à Avignon au musée Calvet, l’écrivaine franco-marocaine Leila Slimani a lu un beau texte inspiré sur un fond musical bien choisi et intitulé : "Assaut contre la frontière" qui donne le ton. "Je ne parle pas l’arabe", confesse-t-elle. Ou plutôt je ne parle pas "la langue arabe", celle qu’on désigne au singulier, ce qui est d’ailleurs contestable. Car quelle langue arabe parle-t-on ? La langue littéraire et littérale, celle du Coran, la langue des journaux et de l’administration, celle qui permet, quand on est marocain comme moi, d’accéder à la littérature égyptienne, aux textes politiques libanais, que sais-je encore... Et puis il y a les langues vernaculaires. Au Maroc, il y a la darija. Je parle cette langue-là, vivante et drôle, longtemps méprisée par la bourgeoisie lettrée. Je ne parle pas l’arabe et j'en ai honte (...)".
Le même mea culpa, toute honte bue, a été exprimé par l’excellent dramaturge et metteur en scène franco-marocain, Mohamed El Khatib, un habitué du festival d’Avignon. Il avait publié la veille de l’ouverture une tribune libre dans "Le Monde" où il regrette d’avoir laissé se perdre sa langue maternelle qu’il ne parle pas, et de n'avoir transmis à sa fille "qu’une langue trouée par la langue française". Et tous d’accuser, à juste titre, la société et les pouvoirs publics du pays d’accueil ou de naissance, la France en l’occurrence, d’avoir contribué à cette déchéance linguistique. Plus direct encore, El Khatib dénonce : "Dès que l’arabe résonne, c’est une musique sinistre qui l’accompagne. Celle du mépris pour notre langue et pour nous, les Arabes".
Après tant de remontrances, on imagine bien une bande de comédiens en goguette, au sortir d’une représentation, se dirigeant vers le fleuve près du pont tout en chantant à tue-tête : Sur le pont d’Avignon, on y tance, on y tance !
Finalement, animés des meilleures intentions, les organisateurs du festival ont mis la langue arabe, ses créateurs et ses locuteurs à l’honneur pour donner à voir, faire entendre et fêter leurs œuvres avec le public d’Avignon. Sauf qu’à lire ce qu’on a lu, on se demande s’ils ne vont pas s’interroger, tel le comédien Francis Huster dans son "Petit dictionnaire du théâtre" : "Un texte de théâtre est à voir. Un texte de théâtre est à écouter. Est-ce qu’un texte de théâtre est à lire ?".
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