Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.L’Arabe qui cache la forêt
Pour ces gens-là, il y deux variétés d’Arabe : l’Arabe qui cache la forêt et l’Arabe qui gâche l’euphorie. La chronique de Abdallah-Najib Refaif
Qui veut gagner des melons ? Il ne s’agit pas là de ce trivial fruit d’été bien connu chez nous, mais d’un détournement facile de la célèbre émission de jeu télévisé, « Qui veut gagner des millions ? ». Un melon, c’est aussi le sobriquet injurieux par lequel des racistes en France désignaient les indigènes des colonies et, plus tard, les immigrés arabes. Et allez savoir pourquoi et en quoi c’est insultant.
Toujours est-il que c’est un sobriquet parmi bien d’autres tant certains rivalisaient en appellations offensantes et en fabriquaient à foison pour désigner les étrangers maghrébins : Nordafs, bicots, bougnoules, crouillats, ratons et on en passe et des plus ignominieux. Un beau roman de Raymond Jean, « La ligne 12 », dès le début des années 70 dénonçait déjà le racisme anti-maghrébin et les dures conditions de vie des travailleurs immigrés en France. Il a été adapté au cinéma sous ce titre on ne peut plus démonstratif : « Le bougnoule ».
Avant de devenir un sobriquet raciste le mot melon, dans l’argot rigolard des années cinquante, qualifiait une personne idiote, niaise ou naïve. Rien de bien méchant comme sobriquet, quoique péjoratif. Mais dans toutes les langues, les sobriquets commencent souvent par être des appellations gentilles, voire affectueuses données à des proches pour le rire et le meilleur. C’est après que ça se gâte, comme dirait l’autre.
Généralement, le sobriquet, comme la rougeole, s’attrape dès l’enfance. A l’école ou dans le quartier, c’est à partir d’un signe particulier, patronymique, physique ou comportemental qu’on singularise péjorativement une personne en la désignant à la moquerie ou au mépris. Souvent dans les quartiers populaires, les enfants se distinguent plus par des sobriquets qui invisibilisent leur patronyme. Ils les porteront leur vie durant, sauf ceux qui auront la chance de changer de milieu social et de quitter leur lieu de naissance.
Longtemps, l’ancien pauvre a su taire ses origines
Ces transfuges de classe, comme disent les sociologues, ou « transclasses » selon un autre concept forgé récemment, ont longtemps tu leurs origines avant de les revendiquer ou d’en faire aujourd’hui, notamment chez certains écrivains et artistes, une matière nourrissant leurs œuvres. Le dernier exemple est le cas de la romancière et prix Nobel de littérature, Annie Ernaux, dont l’œuvre aussi bien que l’engagement illustrent parfaitement cette tendance.
Longtemps, l’ancien pauvre a su taire ses origines. En effet, au cours des années 60 et 70, l’auteur de ces lignes a connu une vague de changement de noms de famille chez un certain nombre de personnes de ses connaissances. Cette valse patronymique était justifiée soit par un sobriquet infamant devenu nom de famille officiel pour l’état civil, soit par un patronyme à forte consonnance rurale.
Dans une ville impériale comme Fès, et surtout dans la cour pavée de zellige de son prestigieux lycée situé à l’entrée de la Médina, ces noms étaient portés comme des stigmates sur le visage. De jeunes « fils de personne » étaient désireux de se fondre dans l’élite de leurs camarades (presque tous des « fils de ») vont se créer de nouvelles identités. Et c’est ainsi qu’il eut cette floraison de « Fahmi », « Chawqi » ou « Farès », inspirés de vedettes de films ou de romans égyptiens de l’époque, qui va oblitérer et remplacer une ancienne patronymie reniée parce que jugée dégradante. Il est entendu que ce ne sont là que des constatations--issues d’évocations toutes subjectives d’un chroniqueur du temps qui passe-- qui n’ont aucunement la valeur scientifique d’une analyse sociologique ou onomastique (l’onomastique est l’étude des noms propres). On laissera donc aux sociologues et experts le soin de creuser le sillon.
La mise en avant de ses origines sociales modestes est, même chez nous, une tendance récente. Née avec l’avènement d’une classe moyenne et de la relative promotion sociale de certains « transclasses », cette tendance n’a pas encore donné naissance à des écrits ou des créations dignes d’être signalés.
Certes, ce phénomène social ne peut naître, paraître et croître qu’à la faveur d’une réelle méritocratie. De plus, le transfuge se cache parfois et peine à se revendiquer comme tel. Il se sent mal, inadapté voire illégitime dans son nouveau milieu social et au sein d’un milieu de « privilégiés » dont il craint ne pas posséder les codes et les rituels. Comment ne pas oublier d’où on vient, c’est-à-dire garder la mémoire vive de l’ancien pauvre, sans avoir le comportement tapageur du « nouveau riche » ? Tout un art, l’art difficile de vivre en bon équilibre le cul entre deux chaises.
Et pour conclure, revenons à nos melons, puisque tout cela est parti de ce fruit d’été qui a inspiré un sobriquet raciste se voulant insultant pour les Arabes. L’actualité de la Coupe du Monde de foot au Qatar, et le débat sur son déroulement pour la première fois en « terre arabe », a révélé deux variétés de « melon » : celui qui sent le gaz et le pétrole, en Orient ; et l’autre, un peu partout qui, lui , sent le soufre. Mais celui « qui veut gagner des melons » se doit de flatter l’un tout en continuant de mépriser l’autre.
La morale de cette chronique, si tant est que l’on puisse parler ici de morale, c’est que pour ces gens-là, il y deux variétés d’Arabe : l’Arabe qui cache la forêt et l’Arabe qui gâche l’euphorie. Mais au fond, comme dirait le bon vieux colon plein de préjugés et de pinard : tout ça c’est kif-kif bourricot !
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