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L’art retrouvé de la sieste

Le sommeil et son corollaire la sieste sont-ils des enjeux économiques et politiques ou un besoin naturel qui modifie notre rapport au temps et à nous-mêmes ? Chronique d’humeur sur fond de canicule sur une pratique considérée comme un tabou par les uns et un art de vivre par d’autres.

Le 4 juillet 2025 à 14h46

Ce matin à la radio, comme d’autres matins de ce mois de juin, l’actualité du monde est lourde et le fil de l’info, si on le suit, est triste, long, redondant, geignard et chargé de douleurs, de malheurs et de tant de plaintes.

Massacres des innocents à Gaza, guerre absurde et meurtrière en Ukraine et comme si ce n’était pas assez, les médias du monde entier déroulent leur rouleau compresseur d’informations accablantes en égrenant les degrés de température, diurne et nocturne, un peu partout à travers la planète. Elle chauffe la planète, elle surchauffe, elle brûle ! Sous un dôme de chaleur précoce accablant, ceux qui rêvaient, dès l’arrivée de ce mois de juin, aux séances de bronzage, bains de mer et autres randonnées à la montagne en sont pour leurs frais, si l’on ose dire.

Planqué à l’ombre derrière des fenêtres closes ou figé devant un ventilo comme une chèvre attachée à un piquet, tel habitant lambda d’une grande ville en France au bord des larmes, se plaint au journaliste de service venu l’interviewer comme le ferait un grand reporter dans un pays en guerre.

Certes ce n’est pas la guerre, mais c’est tout comme. C’est la canicule, cher téléspectateur ! Tous les reportages du monde, les infos en ligne, en print, à la radio comme à la télé et partout et pour tous se ressemblent. Mêmes éditos alarmistes, mêmes micros tendus, mêmes questions sur les grosses chaleurs et mêmes réponses désabusées de la part de cette nouvelle catégorie de sinistrés, à la plage, dans la rue, près d’une fontaine ou en entrouvrant peureusement une porte.

Parfois, mais c’est rare et notamment du côté de chez nous, tel quidam évoque le dérèglement climatique pendant que tel autre dénonce les émissions de gaz à effet de serre, l’insouciance des terriens quant à la protection de leur planète.... L’information en temps de canicule est un long lamento ininterrompu, partout et toujours plaintif ou intranquille.

Mais voilà que parmi tous ces nouveaux sinistrés et réfugiés du changement climatique, on a trouvé le plus astucieux d’entre eux ou le moins geignard. Bref, le "bon client" d’un reportage qui veut se distinguer des médias concurrents. C’est un dormeur, ou plus exactement un siesteur.

Car il y a ceux qui dorment, même en plein jour et même lorsque le thermomètre s’affole. Ils s’abandonnent au sommeil avec cette grâce animale qu’ont les chats, l’innocence des enfants ou la désinvolture crasse des paresseux. Pour ces gens-là, la sieste est un art mais également un luxe. C’est par ailleurs un acte de survie par temps de canicule que de s’accorder une trêve dans le chaos thermique et d’oublier le monde qui transpire dehors.

Vu d’ici, le débat peut nous paraître curieux, voire exotique. Stupeur et ronflements dans l’économie mondiale ! Je ne sais pas si vous avez remarqué que le sommeil, et sa petite cousine la sieste, sont devenus de nos jours un enjeu politique et économique mais aussi un sujet récurrent dans les médias internationaux.

On parle même, dans certains pays comme la France récemment, d’un droit au sommeil que l’Etat se doit de garantir à ses citoyens. Car, relèvent les experts de ces pays, les gens dorment de moins en moins et en pâtissent.

Cette érosion du sommeil a, avancent-ils, de lourdes conséquences sur l’état de santé de la population dont les principaux symptômes sont les troubles d’humeur, les dépressions, la baisse de concentration etc.

Quant à ceux qui dénoncent la dictature du capitalisme sauvage et de l’ordre marchand, ils soulignent que ces derniers ont fait du sommeil une activité sans valeur et donc sans rendement. L’un d’entre eux, Jonathan Crary, auteur d’un ouvrage "Le capitalisme à l’assaut du sommeil" (Editions La Decouverte), souligne sans ambages que dormir "demeure l’un des plus grands affronts que les êtres humains puissent faire à la voracité du capitalisme contemporain".

Bref dormir devient un acte de résistance, une action politique en somme et, qui plus est, anticapitaliste. Mais puisqu’on parle d’idéologie et de capitalisme, d’Etat en l’occurrence, faut-il rappeler que la Chine est le seul pays au monde à avoir inscrit le droit à la sieste dans la constitution, et ce depuis 1948 du temps de Mao ?

En effet, ce droit est garanti par l’article 43 qui stipule que les travailleurs de la République populaire de Chine ont droit au repos. Dans la culture chinoise, faire la sieste est normal et obéit à la philosophie du Yin et du Yang, principe qui participe à l’équilibre et à l’harmonie de l’être humain. Mieux encore, le mot sieste en mandarin se dit "shui wu jiao", littéralement "sommeil de mid". Du coup, un chef d’atelier chinois n’ira jamais engueuler un employé de l’usine qui pique du nez en usine en s’adonnant à cette pratique, honteuse manie pour le capitalisme d’Occident, puisque lui-même s’y vautre en toute impunité. Cela, me dira l’autre, n’empêche pas l’économie de la Chine de marquer à la culotte celle des Etats-Unis.

Voilà qui n’est pas pour déplaire à notre siesteur attitré, lequel, l’après-midi venu, sombre dans une douce obscurité, laissant les volets clos tamiser le bruit du monde et atténuer la torpeur de la canicule. Ce doux hédoniste ne cherche pas à vaincre le monde de l’économie, mais juste à le mettre entre parenthèses, faisant fi des injonctions à la productivité, de l’agitation, de l’immédiateté des infos et de la fascination des écrans.

Il invoque son auteur préféré, Balzac qui, vantant les vertus de la sieste (lui le grand consommateur de café et infatigable bourreau du travail), disait qu’une "bonne sieste vaut un conseil". Sage conseil que notre siesteur n’aura aucun mal à suivre les... yeux fermés. Plongé dans la moiteur de cette mer douce et chaude, il fait la sieste comme d’autres font la prière : avec foi et discipline.

Tout un art, l’art de la sieste. L’art presque perdu de ne rien faire, comme dirait l’écrivain haïtien Danny Laferrière dans un essai éponyme plein d’humour dont un excellent chapitre fait l’éloge de la sieste et se conclut ainsi : "On m’apprend que la vie trépidante d’aujourd’hui ne peut tolérer cette perte sèche de temps qu’est la sieste, ce qui est une erreur car cette pause dans le cours du jour nous rend plus sensibles aux autres -et moins obsédés par nous-mêmes. La sieste est une courtoisie que nous faisons à notre corps exténué par le rythme brutal de la ville".

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Le 4 juillet 2025 à 14h46

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