Hans-Olaf Henkel
Ancien président de la Fédération des industries allemandesLe cauchemar procustéen de l'Europe
MANNHEIM, 5 avril 2013 – La volonté de l'UE de sauver l'euro à tout prix garantit la survie de la monnaie unique. Mais faut-il sacrifier la compétitivité de la zone euro et en fin de compte la solidarité européenne pour maintenir une même devise dans un ensemble de pays très différents les uns des autres ?
C'est la création du marché unique en 1992 et non l'introduction de l'euro sept ans plus tard qui a permis le libre-échange, accru la compétitivité et enrichi l'Europe. Par contre, frappée par la récession, un chômage record, des troubles sociaux et la montée de la méfiance entre pays membres, l'union monétaire est devenue un cauchemar politique et économique.
Bien que les dirigeants politiques et les économistes n'aient plus guère d'argument en faveur de l'euro, peu d'entre eux osent remettre en cause sa structure de base, et encore moins proposer une alternative. Pour échapper à la crise, les dirigeants de l'UE doivent reconnaître la faiblesse du cadre unidimensionnel de la zone euro et développer un système mieux adapté à la gestion d'une union monétaire hétérogène.
Trop de centralisation et d'harmonisation affaiblissent le principe de subsidiarité et la compétitivité nécessaires aux économies européennes, tandis que la mutualisation de la dette ébranle la confiance que l'on peut accorder aux pays les plus faibles. Par ailleurs, réduire les écarts de compétitivité - ce qui est essentiel pour sauver l'euro - suppose que les pays les plus fragiles accroissent leur productivité et que les pays forts comme l'Allemagne soient incités à diminuer la leur. Mais il en résultera une baisse de compétitivité de l'Europe par rapport au reste du monde.
La crise de l'euro génère suspicion et antagonisme au sein de la zone euro et créer de nouvelles divisions. Les relations franco-allemandes qui furent la pierre angulaire de l'intégration européenne en sont à leur point le plus bas depuis des décennies. En Grèce, au Portugal et en Espagne, de jeunes chômeurs manifestent contre le "diktat allemand".
Le fossé entre les 17 membres de la zone euro et les 10 autres pays de l'UE s'élargit. Et surtout, le Royaume-Uni cherche à renégocier les conditions de son appartenance à l'UE avec un référendum dont le résultat décidera de son maintien dans l'Union.
Le passé montre que forcer des nations et des Etats disparates à s'unir derrière une seule idée - qu'il s'agisse du communisme pour l'Union soviétique, du socialisme pour la Yougoslavie ou d'une monnaie commune pour la zone euro - génère des forces centrifuges susceptibles de provoquer l'éclatement de leur union. Une politique d'intégration identique pour tous est intenable.
Mais la zone euro ne se contente pas de répéter les erreurs des autres unions, elle répète les siennes propres. Vingt-cinq des 27 pays de l'euro ont accepté le Pacte budgétaire destiné à imposer une discipline budgétaire aux pays membres, pourtant rien ne dit que certains pays ne le violeront pas, comme cela a été le cas avec le Traité de Maastricht.
Bien qu'une politique monétaire identique pour tous ait contribué à l'endettement excessif de la Grèce et à la bulle immobilière espagnole, les dirigeants européens cherchent constamment à faire converger leurs taux d'intérêt en contraignant notamment les détenteurs de titres de la dette grecque à accepter une réduction du principal de la dette. Mais ce n'est guère efficace sans dévaluation externe, ce qui est impossible dans une union monétaire.
Si les partenaires de la Grèce au sein de la zone euro sont peut-être capables de continuer ainsi durant des années, et même de secourir l'Espagne, le système s'effondrera si l'économie d'un pays important se trouve en difficulté. Or l'économie française est sérieusement menacée.
En 2011, la dette de la France rapportée à son PIB était trois fois plus élevée que celle de l'Allemagne, tandis que plus de 56% de son revenu national vient du secteur public. Aujourd'hui 9% des Français sont fonctionnaires, contre 5% pour les Allemands. Et le chômage dépasse 10%, pour atteindre 25% parmi les jeunes.
Certaines grandes entreprises françaises comme Michelin, LVMH et Air Liquide sortent leur épingle du jeu, mais cela ne compense pas le manque d'une base économique solide constituée de PME. Aussi la compétitivité de la France s'effrite-t-elle. Elle est passée de la 18° place l'année dernière à la 21° cette année dans le classement du Rapport mondial sur la Compétitivité 2012-2013 du Forum économique mondial, alors que l'Allemagne conserve la 6° place.
Certaines mesures récentes prises par le président François Hollande (la hausse du SMIC, la hausse des impôts sur les entreprises ou la baisse de l'âge de la retraite pour certaines catégories de travailleurs) pourraient exacerber la situation. Il n'est donc pas surprenant que Moody ait abaissé la note de crédit de la France l'année dernière.
A l'image des pays en difficulté du sud du continent, la France n'a guère le choix. L'austérité donne de mauvais résultats. Elle débouche sur des cercles vicieux de croissance faible ou nulle, de faillites d'entreprise, de chômage record et de baisse de l'assiette fiscale. C'est pourquoi on demande aux pays de la zone euro dont les finances sont saines de compromettre une politique budgétaire avisée pour financer des plans de secours à n'en plus finir.
Cette situation n'est pas tenable. Les dirigeants européens devraient se fixer pour objectif une segmentation contrôlée de la zone euro. Les pays membres les plus compétitifs (l'Autriche, la Finlande, l'Allemagne et les Pays-Bas) adopteraient une nouvelle devise, "l'euro du Nord". Cette nouvelle union monétaire respecterait le Traité de Maastricht originel, avec une Banque centrale véritablement indépendante qui gérerait le taux de change de l'euro du Nord par rapport à l'euro qui resterait la devise des pays moins compétitifs.
Mais un taux de change défavorable à un euro à bout de souffle compromettrait la croissance, la création d'emplois et l'amélioration de l'assiette fiscale des pays du sud de l'Europe. Au début, pour qu'ils contribuent à diminuer la dette, les porteurs d'obligations se verraient imposer une nouvelle baisse de leur avoir. Les pays du nord quittant la zone euro devrait faire un versement unique en faveur de la réduction de la dette. Un système d'adhésion souple permettrait aux autres pays d'adopter l'euro du Nord, une fois redressée leur situation économique et budgétaire.
Les dirigeants européens doivent arrêter de considérer la zone euro comme une entité homogène et mettre fin à l'application d'une politique identique pour des pays disparates. Ils doivent réformer le cadre de l'euro pour l'adapter aux réalités budgétaires et économiques - et non le contraire.
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
© Project Syndicate
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