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Le coup de poker de Macron

Contrairement a ce qui était attendu, les élections européennes du 9 juin n'ont pas modifié l’équilibre des forces politiques en Europe. Les rapports de force au sein du Parlement européen restent plus ou moins stables, malgré une légère augmentation des sièges détenus par l'extrême droite et, surtout, par les non inscrits.

Le 20 juin 2024 à 10h12

PARIS - Si les craintes d'une vague d'extrême droite ont été exagérées, la grande exception est la France, où le parti Renaissance du président Emmanuel Macron n'a obtenu que 15% des voix, contre près de 33% pour le Rassemblement national de Marine Le Pen, parti d'extrême droite. M. Macron a immédiatement réagi en annonçant de manière inattendue qu'il dissolvait l'Assemblée nationale et convoquait des élections anticipées.

Bien que la constitution française autorise M. Macron à dissoudre le Parlement s'il estime qu’il n’a plus les moyens de sa politique, les présidents français ont rarement pris cette mesure. Le seul précédent comparable est la décision de Jacques Chirac de dissoudre le Parlement en 1997, qui s'est retournée contre lui de manière spectaculaire. L'initiative de Macron n’est donc pas anodine.

Pourquoi l'a-t-il fait ? D'un certain point de vue, sa décision était parfaitement logique, étant donné qu'il a tenté d’obtenir une majorité parlementaire stable depuis l'élection de 2022. Depuis deux ans, il tente de créer une coalition à l'Assemblée nationale en trouvant un arrangement avec la droite traditionnelle. Mais ses efforts n'ont pas abouti.

Les coalitions sont la règle dans de nombreux pays européens, mais pas en France. Cela s'explique en grande partie par le mode de scrutin à deux tours, qui tend à la bipolarité, même si le champ politique plus large est tripolaire, voire quadripolaire (extrême droite, droite, centre et gauche). Pour arriver au pouvoir dans le système français, il faut élargir sa base pour gagner au second tour. Tant que le Rassemblement national était perçu comme un parti extrémiste, cela était facile à faire. C'est ainsi que Macron a assuré ses victoires aux élections de 2017 et de 2022.

Mais au cours des 20 dernières années, le Rassemblement national (anciennement Front national) s'est progressivement développé au détriment de la droite traditionnelle, brisant le plafond qui limitait autrefois son influence. Lors des élections européennes, il est arrivé en tête dans presque toutes les circonscriptions électorales, avec un taux de soutien de l'ordre de 30 à 40% dans de nombreux cas. Il n'est plus possible de contourner le parti en faisant appel au centre gauche et au centre droit.

En outre, le soutien dont bénéficie Macron lui-même a chuté ces dernières années, en partie à cause de ses positions politiques, mais surtout à cause de sa personnalité autoritaire, de son arrogance et de son incapacité apparente à écouter même son propre camp. Il est brillant, mais insupportable, surtout aux yeux de la classe ouvrière.

En surprenant tout le monde avec des élections anticipées, Macron espère choquer l'électorat et le sortir de sa complaisance à l'égard de l'extrême droite, et prendre ses adversaires au dépourvu.

Le Rassemblement national ne s'attendait certainement pas à une décision aussi rapide, pas plus que le parti conservateur Les Républicains. Le parti de Mme Le Pen devra gagner 201 sièges supplémentaires pour obtenir la majorité absolue.

Pour éviter cette issue, Macron doit attirer une partie des électeurs de la droite et de la gauche traditionnelles. Mais la tâche s'annonce ardue. Renaissance, le parti de Macron n'est pas terriblement attractif dans ce contexte. En outre, il risque fort d'être coincé au second tour dans de nombreuses circonscriptions entre le Rassemblement national et la gauche, qui a décidé de présenter un candidat unique dans chaque circonscription. Dans le système français, pour atteindre le second tour, chaque candidat doit obtenir au moins 12,5% des électeurs inscrits, ce qui signifie en fait au moins 20% des voix si l'on tient compte des abstentions. Quand on voit que le parti de Macron n'a obtenu que 15% des voix dimanche, on peut imaginer à quel point il sera difficile pour lui de rester la première force politique du pays.

Mais il semble déjà que le propre parti de Macron, qui n'a jamais été consulté, perdra au moins 100 sièges au profit des Républicains ou de la gauche.

Une rébellion dans les rangs de Renaissance n'est donc pas à exclure. L'ancien Premier ministre Édouard Philippe, qui aspire à succéder à Macron et qui est contrarié par sa décision, tentera de prendre la tête de la majorité sortante. Il est désormais clairement en conflit ouvert avec Macron et refuse de voir le président mener la barque qu’il juge discrédité. Philippe qui joue son avenir ne veut pas payer le prix politique des erreurs de Macron.

Les élections se solderont très probablement par une victoire du Rassemblement national, confirmant ainsi  les résultats des élections européennes. Même si Mme Le Pen ne parvient pas à obtenir la majorité absolue, elle pourrait former une alliance avec une partie de la droite traditionnelle ou divers indépendants. La droite traditionnelle éclate sous nos yeux. L'aile droite des Républicains accepte déjà une alliance avec le Rassemblement national, alors que le reste du parti est contrarié par un tel choix. La scène politique française est au bord du chaos. À l'exception du Rassemblement national, toutes les forces en présence sont en grande difficulté.

Depuis deux ans, Macron est incapable de gouverner le pays et sa légitimité s'est considérablement érodée.

Estimant qu'il n'a rien à perdre, il fait "tapis", comme on dit au poker. Comme par le passé, il est persuadé que son implication personnelle lui permettra de regagner le terrain perdu. Il a toujours eu une vision très personnalisée de la politique française, qu'il considère comme organisée entièrement autour de sa personne.

De plus, Macron fait le pari que si le Rassemblement national arrive au pouvoir, les électeurs auront un aperçu de ce qu'il représente réellement avant les élections présidentielles françaises de 2027. Confronté à l’exercice du pouvoir, le parti ne bénéficiera plus des avantages de la virginité politique. Macron veut faire au Rassemblement national ce que François Mitterrand a fait à la droite en 1986. Si la candidature de Le Pen à la présidence en 2027 échoue, Macron pourra quitter le pouvoir sans regret, en affirmant qu'il a rendu service à la France. S'il échoue, son héritage, déjà bien entamé, connaîtra un profond discrédit.

© Project Syndicate 1995–2024

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Le 20 juin 2024 à 10h12

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