Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Le décor et l’oxymore
Dans une société où la culture est plus vécue que pensée et plus transmise que valorisée, comment imaginer une ingénierie culturelle qui ne soit ni l’outil d’un décor administratif ni un hochet folklorique ?
Industrie et ingénierie culturelles. L’expression sonne comme une contradiction, un oxymore que l’on dit valoir son pesant d’or.
Expression issue des sciences dites dures, de systèmes, structures et autres processus techniques et que l’on accole au vocable "culture", ce tissu mouvant et versatile fait de récits, de gestes, de savoirs et peut-être aussi de silences.
Dans les pays dotés d’infrastructures culturelles puissantes et articulées, ce paradoxe a été surmonté grâce à une planification de long terme appuyée par des politiques publiques stables et une solide économie de la culture. Mais ici, où la tradition de la "poétique culturelle" prend le pas sur l’engagement de "la politique culturelle", la greffe peine à prendre.
Pourtant, le Maroc est riche d’une civilisation de patrimoine, de traditions orales et parfois écrites, de savoirs et savoir-faire locaux multiples et diversifiés, mais souvent invisibles ou ignorés. Peu de ces ressources ont été intégrées dans une véritable stratégie culturelle et le travail de déchiffrage demeure embryonnaire. Par le passé, des experts et chercheurs sur le patrimoine marocain et son épaisseur civilisationnelle ont souvent relevé un hiatus entre une culture vécue, organique et les tentatives modernes de l’encadrer par des outils administratifs.
Dès l’orée des années 2000, soit un quart de siècle tout de même, l’expression "industrie culturelle" et son lexique séduisant invoquant startups cultuelles, incubateurs d’artistes, festivals ont fait florès. S’agissant de festivals, on ne peut pas dire que le pays ait lésiné sur ces manifestations de foules dont certaines sont suffisamment prestigieuses et de standards mondiaux pour intégrer une véritable économie de la création.
A Marrakech pour le cinéma, à Essaouira (depuis bien longtemps et avec succès), à Rabat et à Fès pour la musique, ces manifestations n’ont rien à envier à des rassemblements similaires en Europe et ailleurs. Preuve que la greffe culture et ingénierie pourrait prendre si elle était plus diffusée, partagée et surtout inscrite dans le quotidien, la permanence et non dans un calendrier ou une séquence éclair autant que saisonnière.
D’autant que la jeunesse baigne déjà dans l’ère de l’économie culturelle mondiale, par procuration et en simple consommatrice, via les multiples plateformes et réseaux sociaux dont elle dispose et manipule à l’envi. Elle vit dans une forme d’ubiquité culturelle vertigineuse alors qu’elle consomme des flux de contenus de Séoul ou de Rio tout en rigolant aux blagounettes lourdes d’un quidam en darija ou d’un mouton échappé d’une terrasse le jour de l’Aid.
Ce dernier événement et l’annonce de son annulation ont été récemment la parfaite illustration de cette fluidité culturelle dont parle le philosophe et sociologue polonais Zygmunt Bauman (1925-2017) dans son concept de "société liquide" (La vie liquide, éditions du Rouergue 2006). Mais cette "modernité liquide" mondiale, fragmentée et volatile accentue le besoin d’ancrage chez notre jeunesse des années 2000. D’où la nécessité d’en prendre soin en prenant soin de sa créativité et de sa parole.
Une créativité qui, certes, ne se contenterait pas de "moderniser" la culture, mais la prolonge dans une hybridation authentique, laquelle ne recycle pas la tradition mais la transforme en espace vivant.
Opter pour la modernité sans s’y dissoudre. Voilà pourquoi l’ingénierie culturelle locale ne peut se contenter de singer ou de transplanter des modèles étrangers, mais doit inventer et s’inventer à partir du terrain et de l’existant. Comme l’écrivait Edward Saïd : "Il faut entendre les voix que l’histoire a marginalisées". Mais cela doit être accompagné par une réconciliation de la technicité avec la mémoire, de l’oralité avec la modernité, du réseau avec la racine. C’est ainsi que l’on peut donner vie à un projet local labélisé et une ingénierie culturelle authentique et partagée.
C’est donc entre traditions encore vivantes et consumérisme mondialisé qu’il s’agit de tracer une voie d’avenir. Vaste chantier, il est vrai, où il serait plus sage d’abandonner d’abord certaines illusions – déjà perdues ailleurs – d’une post-modernité creuse et inféconde, puis de croire en son destin tout en faisant preuve d’humilité. Et s’agissant de cette dernière, Zygmunt Bauman, cité déjà ci-dessus, disait à juste titre qu’"une bonne société est une société qui croit qu’elle n’est pas assez bonne".
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