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Le fascisme à visage féminin

Le féminisme occidental est coupable d’égarements théoriques mémorables, dont l’un des pires est le postulat trop courant qui veut que si les femmes détenaient les rênes du pouvoir, elles seraient «plus douces et plus gentilles» (des termes dictés à George H. W. Bush en 1988 pour amadouer l’électorat féminin).

Le 8 avril 2014 à 10h45

En fait, la seconde vague du féminisme répète à l’envi que la guerre, le racisme, l’amour de la hiérarchie, et les régimes répressifs en général sont le fait du patriarcat et que l’arrivée des femmes au pouvoir créerait naturellement un monde plus inclusif et coopératif.

 

NEW YORK –  Le problème est que ça n’a jamais été le cas, comme nous le prouve l’émergence de femmes à la tête de partis d’extrême-droite en Europe occidentale. Ces dirigeantes, Marine Le Pen pour le Front national français, Pia Kjaersgaard pour le Parti populaire danois et Siv Jensen pour le Parti du progrès norvégien, reflètent l’attrait constant qu’exercent les mouvements néo-fascistes pour de nombreuses femmes modernes des démocraties égalitaires, libérales et inclusives actuelles.

Le passé est un prologue : Le récent ouvrage de Wendy Lower, Hitler’s Furies : German Women in the Nazi Killing Fields (Les furies de Hitler : les femmes allemandes dans les champs de la mort nazis) ajoute de nouvelles données à la longue histoire des femmes militantes de mouvements de droite violents. Et l’émergence de partis d’extrême-droite en Europe – souvent dirigés par des femmes – nous fait voir que ces héritiers du fascisme des années 1930 ont un attrait lié au genre.

Une raison évidente au succès des Le Pen, Kjaersgaard, Jensen et consorts est le rôle qu’elles jouent pour représenter et vendre leur parti. Tout comme Bush tenta de corriger l’image froide, élitiste et hostile aux femmes du parti républicain, les partis d’extrême-droite européens cherchent aujourd’hui à séduire les électeurs en n’ayant pas l’air trop extrême et marginal. A quel point un mouvement peut-il être dangereux quand ce sont des femmes qui en sont les porte-paroles ? Ces partis en viennent à être perçus comme plus grand public et leur capacité à obtenir le soutien des femmes, traditionnellement plus difficiles à convaincre, s’en trouve renforcée.

Comme le démontre Lowen dans son livre, les nazis mirent en œuvre des programmes spécifiques – de l’organisation des femmes au foyer à la colonisation des territoires conquis en Europe orientale – qui donnèrent aux femmes de la classe ouvrière ce qu’elles désiraient par dessus tout : le sentiment d’appartenir à plus grand que soi (l’éternel pouvoir d’attraction du fascisme), appuyé par une iconographie officielle complexe qui valorisaient les rôles d’épouse et de mère en leur donnant une place centrale dans l’épopée nationale. Les jeunes femmes célibataires qui étaient envoyées administrer les efforts néocoloniaux dans la Pologne conquise vivaient une aventure et profitaient d’une formation professionnelle poussée et d’occasions de carrière.

Et pour toutes ces femmes, comme pour tout groupe subordonné, le fascisme semblait un remède à ce que les sociologues ont appelé « l’aversion pour la dernière place », ou le désir de se classer au-dessus d’autres groupes. Il faut enfin tenir compte de l’attrait sexospécifique de la figure d’autorité et de la hiérarchie rigide qui attirent autant certains femmes que certains hommes, encore que selon des voies psychodynamiques différentes. Comme l’écrivait Sylvia Plath, l’écrivaine américaine dont le père était un émigré allemand, dans son poème Papa : « Chaque femme adore un fasciste / la botte sur le visage, la brute / le cœur de brute d’une brute comme toi ».

Il ne fait aucun doute que des femmes en Europe sont aujourd’hui sensibles à certains arguments, les mêmes de l’idéologie d’extrême-droite. Il faut ajouter à cela que les mouvements d’extrême-droite bénéficient des limitations d’une société post-féministe et post- révolution sexuelle, et du vide spirituel et émotionnel créé par le matérialisme laïc.

De nombreuses femmes à faibles revenus d’Europe occidentale – souvent des mères célibataires occupant des emplois traditionnellement féminins, qui les laissent épuisées et sans espoir réaliste d’avancement – peuvent de manière assez compréhensible se sentir nostalgiques des valeurs et certitudes du passé. Il est certain que la vision idéalisée d’un âge d’or d’antan, dans lequel les rôles sociaux étaient préservés et la contribution traditionnelle des femmes supposément valorisée, soit tout à fait attrayant.

Et bien sûr, les partis qui exaltent cette vision promettent aux femmes – y compris à celles qui sont habituées à un statut inférieur au travail et à accomplir l’essentiel des tâches domestiques – qu’elles ne sont pas des visages anonymes noyés dans  la masse postmoderne. Au contraire, elles sont, les humbles employées de bureau, les « vraies » Danoises, Norvégiennes ou Françaises. Elles deviennent ainsi les dépositaires d’un noble héritage, et sont donc non seulement meilleures que la masse des immigrés, mais également parties d’un ensemble plus grand et plus séduisant que ne le laisse penser leur statut de rouage d’une société laïque et multiraciale.

L’attrait qu’exercent les partis d’extrême-droite sur les femmes devrait être étudié, au lieu d’être simplement condamné. Lorsqu’une société n’offre pas aux citoyens une vie communautaire qui les élève au-delà de leur individualité, n’accorde de valeur qu’à la production et aux résultats et accueille les immigrés sans affirmer et chérir les éléments spécifiques et importants de la culture danoise, norvégienne ou française, elle invite le désastre. Il n’est par exemple pas nécessaire, pour défendre l’héritage des Lumières et les idées sociales progressistes, d’avoir recours au racisme et au traitement discriminatoire d’autres cultures. Mais les programmes d’études politiquement corrects d’aujourd’hui ne tentent même plus de défendre cet héritage.

Tant que nous ne cesserons pas de considérer le pluralisme culturel comme incompatible avec la défense de valeurs universelles légitimes, les mouvements fascistes continueront à attirer ceux et celles qui ont besoin des faux espoirs et du sentiment d’importance que ces mouvements proposent, qu’on soit un homme ou une femme.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

© Project Syndicate 1995–2014

 


 

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Le 8 avril 2014 à 10h45

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