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Le football contre la liberté

En 2013, les autorités brésiliennes ont été prises par une vague de manifestations qui ont troublé les matchs de la Coupe des confédérations, une sorte de répétition de l'événement sportif de cette année, la Coupe du monde de la FIFA, qui se déroulera dans 12 villes à partir de juin.

Le 5 mai 2014 à 11h10

Les manifestants, jugeant que les 11 milliards de dollars dépensés pour de nouveaux stades et autres infrastructures de la Coupe du Monde auraient été mieux investis dans l’amélioration de services publics indigents, ont été brutalement réprimés par les forces de l’ordre. Le mouvement de protestation a pourtant continué tout au long de 2013.

 

NEW YORK – La Fédération internationale de Football Association (FIFA), l’instance dirigeante du football international, et les principaux sponsors de la Coupe du Monde sont, sans surprise, plutôt inquiets – tellement inquiets en fait qu’ils ont tenus des consultations avec le gouvernement brésilien sur les mesures que celui-ci compte prendre face aux troubles qui pourraient se produire durant le mois de la compétition. Pire, un projet de loi sur la sécurité devrait très probablement restreindre la liberté de réunion.

Mais la Coupe du Monde n’est qu’un prétexte pour que s’exprime un mécontentement populaire dont les doléances vont de la corruption policière à l’abus de pouvoir en passant par la demande d’un meilleur système éducatif. En juin dernier, un million de Brésiliens étaient descendus dans la rue. A Brasilia, 45.000 manifestants avaient occupé sans violences le district législatif de la capitale.

De nouvelles manifestations ont suivi la relocalisation forcée par le gouvernement d’habitants pauvres  des favelas surplombant Rio de Janeiro dans de nouveaux logements très éloignés du centre – un déplacement visant à éviter que le Mondial soit entaché par des troubles et des images de misère. La semaine dernière, des émeutes ont éclaté à Copacabana après qu’un danseur ait été retrouvé mort. Les habitants du quartier ont affirmé qu’il avait été tué par la police, à laquelle s’est maintenant jointe l’armée pour les opérations de maintien de l’ordre.

Le recours aux militaires pour le maintien de l’ordre public est bien sûr la marque d’un régime autoritaire, pas d’une démocratie. Et les partisans du projet de loi sur la sécurité agitent l’épouvantail du terrorisme, pour ainsi dire inexistant au Brésil (mais un prétexte utile aux États policiers),  pour étouffer la contestation. Un projet de loi présenté en février criminalise les manifestations pendant les événements sportifs. Dans une conjoncture où ce ne sont pas des anarchistes violents qui tiennent la société civile en otage, le gouvernement s’est empressé de prendre leur place.

J’étais à Brasilia il y a quinze jours, alors que le pays entier commémorait le 50e anniversaire du coup d’État militaire avec des événements culturels et publics. Cette page de l’histoire nationale était d’ailleurs le thème de la 2e Biennale du livre de Brasilia, sponsorisée par le ministère de la Culture.

Les stands de la foire décrivaient la vie quotidienne pendant la dictature et faisait la promotion de la lecture et de l’écriture comme composants essentiels d’une société civile libre. Il était émouvant d’être témoin de cet hommage à la liberté et de se remémorer ce qu’est la tyrannie.

L’un des stands de la Biennale exposait des caricatures publiées pendant cette époque par Paquim, un magazine alternatif analogue à l’hebdomadaire satirique britannique Private Eye. Comme souvent avec les armes de la satire et de l’allégorie, les dessinateurs de Paquim parvinrent à publier des critiques plutôt radicales du régime militaire – sa brutalité, les arrestations arbitraires, la censure – et de manière explicite, sous le nez de généraux dénués de sens de l’humour.

Mais ils finirent par comprendre. Alors que Paquim était l’un des derniers organes de presse relativement peu censurés du Brésil, ses dessinateurs furent arrêtés et une bombe prête à exploser fut trouvée dans les locaux du journal. Ricky Goodwin, un ancien journaliste de Paquim et le commissaire de l’exposition, m’a raconté qu’à un moment, quand les principaux journalistes et dessinateurs du magazine étaient en prison, une foule de Brésiliens ordinaires avaient entouré les bureaux du journal, demandant qu’il continue à être publié. D’autres journalistes se portèrent volontaires, à leurs risques et périls, pour poursuivre la publication.

La réaction de la FIFA et du gouvernement brésilien à la vague de contestation met précisément en péril ce que commémore l’exposition sur Paquim : la résurgence de la liberté et de la démocratie. Le problème pour le gouvernement de la présidente Dilma Rousseff, qui fut elle-même emprisonnée et torturée pendant la dictature, est que les Brésiliens sont parfaitement conscients des enjeux.

La menace des transnationales

Lorsque les observateurs donnent leur point de vue sur des puissances émergentes comme le Brésil ou l’Inde, ils ont tendance à insister sur l’essor de la classe moyenne et le développement de la connectivité et de l’éducation. Mais ils sont rarement sensibles au tissu de leurs démocraties et sociétés civiles – la relative nouveauté de libertés chèrement acquises et la compréhension intime de ce que signifie la tyrannie, qu’elle soit une dictature nationale ou une administration coloniale, pour la liberté individuelle. (Et ils sont en général encore moins conscients du rôle qu’ont joué l’autonomisation et le féminisme dans le développement).

Les pressions exercées par la FIFA sur le gouvernement brésilien pour qu’il adopte des lois anti-démocratiques constituent en particulier un précédent inquiétant. Cette tentative d’origine extérieure, au nom des sponsors de la Coupe du Monde, souligne la menace que représente les transnationales pour des sociétés civiles fraîchement établies, des entreprises multinationales qui pour certaines sont de plus en plus irritées par les contraintes que leur imposent des démocraties fortes.

Qui est censé adopter les lois au Brésil, le peuple brésilien ou Coca-Cola ? Lorsque le géant des sodas, appuyé par l’appareil militaire, définit la politique nationale de ce qui est supposé être une société libre, une nouvelle et sombre page de la lutte pour la liberté est tournée.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

© Project Syndicate 1995–2014


 

Par Rédaction Medias24
Le 5 mai 2014 à 11h10

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