Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Le lecteur et son double
Qui possèdera encore sa propre bibliothèque à l’ère du tout numérique ? Cette question peut paraitre encore plus saugrenue dans un pays qui compte si peu de ces lieux où se réfugient des livres alignés sur des étagères, classifiés ou non, consultés parfois, souvent en attente d’être ouverts, consultés ou dépoussiérés.
On parle d’à peu près 500 bibliothèques publiques, plus ou moins gérées par le ministère de la Culture ou les collectivités locales. Il s’agit ici des murs et non de catalogues et de volumes disponibles à la consultation ou au prêt.
Lorsqu’on apprend que ce chiffre n’a pas bougé depuis des années, il est inutile d’en déduire que le nombre de lecteurs dans le pays est proportionnel à celui des lieux publics de lecture, de leur disponibilité et de leur développement. L’autre chiffre, dans le privé, qui en dit long sur la faiblesse du lectorat est relatif au nombre de librairies dans nos villes. Il serait d’environ une cinquantaine, selon un éditeur de la place qui se réfère aux points de vente structurés où il fait ses dépôts. Ces librairies sont en grande partie situées dans les grandes villes, notamment à Casablanca et Rabat. Publics ou privés, les lieux favorisant la lecture sont aussi rares que la joie de lire, et pour cause.
Alors que la situation est ce qu’elle est, c’est à dire pas reluisante, voilà que l’on parle déjà chez nous du livre numérique et des opportunités que l’édition digitale offrirait aux rares bibliothèques existantes ou à venir. Épousant l’air de ce temps hautement numérique et béatement euphorique, nombreux sont ceux qui partent d’une prédiction agitée ailleurs depuis un certain temps pour annoncer l’imminente disparition du livre en format papier.
Le livre est mort, vive le livre ! L’autre, le digital et dématérialisé. Ainsi, nous aurons fait l’économie d’une étape, longue de plusieurs siècles, dans l’histoire de l’édition et celle tout aussi longue de la lecture. Certes, on ne peut que se réjouir de l’émergence d’une nouvelle manière de lire sur un support accessible, économique et relativement pratique par sa mobilité et sa disponibilité sur tous les écrans. Mais est-ce à dire que le livre en format papier est à bannir de notre mémoire comme s’il n’a jamais existé en tant que premier vecteur de la connaissance et du savoir de l’humanité ?
Dans un livre d’entretiens entre le scénariste Jean-Claude Carrière français et l’écrivain italien Umberto Eco, ce dernier donne son avis sur la disparition du livre : "De deux choses l’une : ou bien le livre demeurera le support de la lecture, ou bien il existera quelque chose qui ressemblera à ce que le livre n’a jamais cessé d’être, même avant l’invention de l’imprimerie. Les variations autour de l’objet-livre n’en ont pas modifié la fonction, ni la syntaxe, depuis plus de cinq cents ans. Et l’auteur du célèbre roman "Le Nom de la rose", où il s’agit notamment de livres, d’ajouter d’une boutade : "Le livre est comme la cuiller, le marteau, la roue ou le ciseau. Une fois que vous les inventez, vous ne pouvez pas faire mieux. Vous ne pouvez pas faire une cuillère qui soit mieux qu’une cuillère."
La question du passage au format digital sans passer par la case papier, ou du moins sans l’avoir expérimenté dans la durée et dans l’accumulation est un véritable enjeu social, culturel, épistémologique, voire anthropologique. Les pays qui ont accusé un retard historique dans l’édition et son industrie culturelle, quasiment depuis l’invention de l’imprimerie, sont acculés à composer avec l’effet disruptif du livre digital. Cet effet n'est qu’un aspect parmi d’autres du formidable bouleversement technologique qui apporte chaque jour son lot d’innovations et dont l’intelligence artificielle est désormais l’alpha et l’oméga.
Les choses étant ce qu’elles sont, que faire ? comme dirait l’autre. Certainement pas attendre et espérer. Il s’agit d’abord d’agir par l’éducation et la formation de la nouvelle génération tout en sachant que le savoir est partout et peut être obtenu par tous les moyens. Le retard en la matière n’est pas une fatalité et les problèmes de l’édition et la carence de la lecture au Maroc -que nous avons déjà évoqués lors d’une récente chronique à l’occasion du SIEL- sont surmontables. Le passage ou le transfert de l’objet livre d’un support à un autre ou d’une matérialité à une autre n’est pas nouveau. Mais le mode de consommation, lui, n'est jamais le même par la force des choses. Reste à savoir si le livre digital, qui n'a pas encore tué et enterré son frère en papier, va créer un nouveau lectorat et multiplier de nouveaux types de lecteurs. Là, en revanche si revanche il y a, on peut attendre et espérer.
Pour l’heure, les informations et les statistiques qui nous parviennent des pays où l’on a dépassé la période d’euphorie autour du phénomène du livre électronique parlent plutôt de désillusion quant au marché et aux ventes. Le livre traditionnel résiste, conserve sa valeur symbolique et tient son rang. Mieux encore, il semble même bénéficier de l’essor de son pendant numérique qui, au lieu de le tuer, l’accompagne et parfois le prolonge et l’enrichit.
En tout état de cause, c’est à n’en pas douter le lecteur, traditionnel ou nouveau, qui s’enrichira au bout de la chaîne du livre en papier ou dématérialisé. Mais il reste à savoir ce qu’il fera de toute cette lecture et de tout ce savoir. L’écrivain et bibliothécaire canado-argentin, Alberto Manguel, donne cette réponse dans son ouvrage autobiographique consacré aux milliers de livres qu’il a accumulés, "Ma bibliothèque, la nuit" : "Le savoir ne consiste pas en une accumulation de textes ou d’informations, pas plus qu’en la matière même du livre, mais en l’expérience recueillie entre les pages et transformée en expérience nouvelle, en mots réfléchis à la fois dans le monde extérieur et dans la personne du lecteur."
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