Le Liban des cèdres et des cendres
Qui n’a pas été ému par les grands artistes et écrivains libanais ? Des chanteurs comme Fairouz, Marcel Khalife, ou Majda Roumi, ou alors des écrivains comme Mikhail Naimy, Khalil Gibran ou Amine Maalouf, et tant d’autres qu’il serait difficile de tous les citer. Le Liban pays de cèdres, petit par la taille, 10.542 km carrés pour cinq millions d’habitants, grand par l’impact de ses civilisations sur toute la région et bien au-delà. Des phéniciens, qui ont dominé les mers, aux affres de la guerre que ses voisins lui imposent, le Liban renaît à chaque fois de ses cendres.
La fragilité de ce pays réside dans sa situation de se trouver au carrefour des intérêts géopolitiques régionaux opposés. Israël, Syrie, Iran et Arabie-Saoudite, chacune de ces puissances y a son agenda et ses complices pour servir ses propres desseins. Chacun soutient une des différentes fractions politiques et militaires comme fait Téhéran avec le Hezbollah, ou l’Arabie-Saoudite avec le camp sunnite. En sus, les grandes puissances internationales, à commencer par les États-Unis et la France, ont, elles aussi, leurs propres intérêts à protéger.
Ce qui aggrave la situation de ce pays c’est la faiblesse structurelle de son système politique. Celui-ci est basé sur un partage confessionnel du pouvoir où les principaux postes de l’État sont attribués selon des quotas confessionnels. Ces pratiques ont été instaurées par l’article 24 de la constitution de 1926, qui stipule le confessionnalisme à la chambre des députés.
Après l’indépendance, la Pacte National Libanais de 1943 élargit cette pratique à d’autres fonctions. Ainsi le président est chrétien maronite, le premier-ministre sunnite, le président de la chambre des députés chiite, et son vice-président chrétien orthodoxe.
Ce système, qui visait au début à apaiser les tensions entre les différentes communautés a, au contraire, alimenté le clientélisme et les luttes pour le pouvoir. Il a figé les divisions communautaires, et les a même accentuées au lieu de les fondre dans une communauté de destin. Ces pratiques sont devenues des situations de rente. Au lieu d’unifier le peuple autour d’idéaux communs, elles ont poussé des pans entiers de la société à chercher des appuis à l’extérieur. Chaque puissance régionale a trouvé au Liban le moyen de s’appuyer sur un clan pour défendre ses intérêts.
C’est en raison de ce système politique peu homogène, que le pays est aussi en proie à une crise économique sans précédent. L’économie stagne, les banques sont défaillantes, la monnaie s’est effondrée, et l’inflation est galopante. Cette profonde crise économique est largement imputée à la corruption endémique de la classe politique et à sa mauvaise gestion de l’économie du pays. La colère populaire est constante et conduit, à intervalles réguliers, à des mouvements de protestation massifs. L’absence de décisions politiques fermes empêche toute refonte économique consistante.
Le Liban souffre aussi de sa situation géographique dans une région trouble et instable. Dès l’établissement d’Israël en 1948, il subit les incursions de ce pays, est une ligne de démarcation est établie entre les deux. Le Liban devient alors une base pour la résistance palestinienne qui modifia les rapports de force entre les communautés. Il n’en fallait pas plus pour qu’une guerre civile se déclenche en 1975 qui fera des milliers de morts, de blessés et d’exilés. Elle fut marquée par des violences entre communautés qui s’ajoutaient aux interventions étrangères. Cette guerre ne prit fin qu’en 1990 avec l’accord de Taief.
Profitant de la guerre civile, Israël, comme à son habitude, mènera l’opération Litani pour chasser les palestiniens du sud-Liban en 1978 afin de créer une zone tampon. Avant de se retirer, elle monta une milice locale, l’Armée du Sud Liban, composée principalement de chrétiens libanais proches d’Israël. Cela a permis à l’État hébreu de sécuriser la région pour un temps, sans pour autant lui garantir la paix. Un an après, en 1979, la révolution chiite iranienne, sous l’égide d’Ayatollah Khomeini, allait transformer les rapports de forces au Liban, comme dans toute la région.
N’ayant pas obtenu la paix voulue, l’armée israélienne part en aventure en1982 par une autre agression qui porta, paradoxalement, comme nom l’opération Paix en Galilée. Cette invasion, comme toutes les autres, fût justifiée par le besoin de détruire les bases arrière de l’Organisation de Libération de la Palestine, OLP. Israël ira jusqu’à Beyrouth où des combats intenses ont eu lieu. Ces attaques, violant le droit international, furent menées avec le consentement des occidentaux. Elles ont conduit, encore une fois, à des milliers de morts et à des dévastations des infrastructures, puis à l’évacuation de l’OLP du Liban vers la Tunisie.
En chassant les palestiniens du Liban, Israël a créé ainsi un vide vite rempli par le Hezbollah chiite, appuyé cette fois-ci par l’Iran de Khomeini. Les agressions intempestives de l’armée israéliennes contre les civils libanais, les massacres des palestiniens, notamment à Sabra et Chatilla, et la destruction de toutes les infrastructures utiles, ont conduit au renforcement de la résistance libanaise. Israël s’est maintenu au Liban jusqu’à 1985, puis fût obligé de lâcher ses amis chrétiens de l’ASL en mai 2000, après des pertes humaines conséquentes face au Hezbollah.
Le Hezbollah en est sorti revigoré, auréolé par sa résistance face à une armée qui se dit la plus puissante de la région. La capture de deux soldats israéliens par le Hezbollah en juillet 2006 lors d’un raid transfrontalier, mènera à la deuxième guerre du Liban. Comme à son habitude, Israël répondit à cette attaque sans état d’âme, détruisant les infrastructures et tuant des civils. Le Hezbollah riposta par le lancement de milliers de roquettes sur Israël, ce qui provoqua l’exode de la population israélienne du nord. Ce conflit prendra fin en août 2006, après une résolution de l’ONU instaurant un cessez-le feu.
L’attaque du mouvement Hamas le 7 octobre dernier contre Israël fut une aubaine pour le Hezbollah, qui y a vu un signe supplémentaire de la vulnérabilité de l’État hébreu. Du sud Liban, au Yémen avec les Houtis, et aussi de Gaza, les attaques se sont multipliées contre les israéliens qui se sont vus assaillis de toutes parts. L’économie israélienne est actuellement en berne, le tourisme a tari, les investissements se sont effondrés, et les grands chantiers sont à l’arrêt. En outre, une partie des israéliens quittent le pays pour retrouver une paix qu’ils n’arrivent pas eux-mêmes à offrir aux palestiniens et à la région.
Par esprit de vengeance, et face à ses échecs de ramener les otages, et après un an de combat continu à Gaza, le Premier-ministre israélien Netanyahou part dans une guerre aveugle hors de ses frontières et a tout vent. Une forme de fuite en avant pour marquer des points, et gagner en prestige et d’estime auprès des siens. Des frappes sont menées au Liban, au Yémen, et même en Iran, où le chef du Hamas Ismail Haniyeh est assassiné pendant l’investiture du président iranien. On ne pouvait choisir meilleure occasion pour humilier un État chez lui. La décapitation du Hezbollah par la suite au Liban, et l’élimination de son chef Hassan Nasrallah fin septembre, était la goutte qui a fait déborder le vase.
Netanyahou, ragaillardi par la mort de Nasrallah, et citant lui-même le Talmud : si quelqu’un vient pour te tuer lève-toi et tue le premier, a menacé directement l’Iran pour la dissuader de toute réplique. Israël pourrait atteindre ses ennemis partout, dira-t-il, en s’adressant aux iraniens. Pour sa part, son ministre de la défense Yoav Gallant renchérissait en informant que l’assassinat de Nasrallah n’était pas le dernier. Au lieu de calmer la situation, ces positions d’extrême violence, n’ont fait que pousser les iraniens à préparer une réponse qui ne tarda pas. Mardi 1er octobre ce sont des centaines de missiles iraniens qui pleuvaient sur Israël faisant plus de peur que de mal.
Malgré l’attaque iranienne, Netanyahou a donné ses ordres pour entamer l’offensive terrestre contre le Liban, comme l’avaient fait avant lui ses prédécesseurs, sans grand succès. Dès le premier jour, ce sont huit soldats israéliens qui ont perdu la vie, sans compter des dizaines d’autres du côté libanais. Ces agressions répétitives israéliennes, qui se suivent et se ressemblent, unissent forcément les libanais contre Israël, comme ce fût le cas lors des précédentes invasions.
On se rappelle que lorsque les Israéliens ont délogé en 1982 l’OLP du Liban, cela a donné naissance par la suite à Hezbollah comme mouvement de résistance. La tâche leur serait maintenant encore plus ardue car, contrairement aux palestiniens qui s’étaient exilés à Tunis, les combattants libanais n’ont pas l’intention de quitter leur pays. Ils continueront assurément le combat de résistance pour défendre leur terre. Si les israéliens pensent les éradiquer, il est fort probable que d’autres mouvements, encore plus extrémistes, reprendront le combat d’émancipation.
Devant cette situation, le Liban cette vielle civilisation qui a marqué l’humanité, souffre de ses propres maux domestiques, mais aussi de l’intrusion de ses voisins immédiats. Il souffre tout autant de son instabilité politique que des incursions des puissances régionales que sont Israël, Iran et la Syrie, qui tous y trouvent le terreau propice pour semer plus de divisions et de discordes. C’est cette combinaison de facteurs, accumulés au fil des ans, qui est la cause de sa faiblesse.
Cette vulnérabilité ne prendra donc fin que si les Libanais bâtissent eux-mêmes, et sans interférence, un front intérieur uni et solide dans un système qui reste à équidistance vis-à-vis de l’extérieur. Au-delà des réformes politiques et économiques, le Liban devrait adopter une politique de neutralité vis-à-vis de l’extérieur, une neutralité à laquelle tous les libanais devraient adhérer. Une forme de neutralité intelligente qui défend les causes justes, tout en réduisant, chez eux, les influences étrangères néfastes, pour ne se concentrer que sur la seule prospérité de leur pays et de ses citoyens.
Cela nécessiterait à l’évidence du temps, beaucoup de temps, et surtout une ferme volonté politique à toute épreuve de sa classe dirigeante, comme de ses partenaires internationaux. Ce processus serait certes, long, ardu et difficile, mais c’est l’unique voie de salut qui reste à emprunter, pour assurer enfin au pays des cèdres et à ses citoyens un avenir stable et prospère qu’ils méritent.
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