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Le mage du Kremlin, quand l’art se met au service de la propagande

Le cinéma aime se frotter à la réalité de la politique internationale pour décrire les systèmes politiques, les analyser, les disséquer et les critiquer. C’est ce qui a amené récemment Hollywood à adapter le livre et best-seller de Giuliano Da Empoli, le mage du Kremlin.

Le 19 septembre 2025 à 15h00

Sous le titre anglais The wizard of Kremlin, le réalisateur Olivier Assayas a repris cette histoire, basée sur des faits réels mais romancés, pour produire ce film qui colle à la réalité de la Russie d’aujourd’hui. Projeté actuellement aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, il sera bientôt distribué dans d’autres pays dès le début 2026.

Transposer un roman d’un livre à un film de cinéma est toujours risqué et constitue un défi. Cela implique de transformer une œuvre d’art écrite faisant appel à l’imagination en un art visuel limité par le temps, l’espace et le budget. La fixation d’un écrit en images mutile le lyrisme et l’envolée d’un roman. Car la lecture d’un livre laisse à chacun le loisir de rêver librement les scènes comme il les entend. Dans Le Mage du Kremlin, le narrateur qui visite la Russie qui le fascine y décrit sa rencontre avec un certain Vadim Baranov, ancien conseiller du président Vladimir Poutine que l’auteur nomme le Tsar. Baranov lui détaille son passé à côté de Poutine, et lui livre les secrets de sa vie à côté du Tsar, ainsi que sa philosophie sur le pouvoir et la politique.

Baranov, surnommé le mage du Kremlin, était durant sa jeunesse un metteur en scène et un producteur d’émissions de téléréalité à succès, avant de devenir l’éminence grise de Poutine. Dans le tumulte de la nouvelle Russie en recomposition après l’effondrement de l’Union soviétique, ce redoutable personnage trace alors sa voie dans les hautes sphères politiques du pays. Après sa démission du poste de conseiller du président qu’il a aidé à mettre en orbite, les légendes sur son compte se multiplièrent, sans que l’on puisse démêler le vrai du faux. Sa rencontre avec le narrateur lui a donné l’occasion de lui révéler les réalités du pouvoir qu’il a aidé à mettre en place.

Du métier d’artiste, Baranov est propulsé dans la haute sphère de l’Etat russe, agissant à sa convenance au cœur même du système politique. En peu de temps, il devient l’un des rouages de la nouvelle Russie de Poutine, façonnant les discours et les perceptions du président. Il le préparait ainsi à jouer pleinement son rôle de chef pour maitriser sa destinée à la tête de la nation russe. Après s’être retiré de ses fonctions auprès du Tsar, Baranov accepta de révéler à l’écrivain tous ses secrets et ses vérités.

Pendant l’exercice de ses fonctions au service du Tsar, on apprend qu’on lui avait collé le titre du nouveau Raspoutine, au même titre que le mage du Kremlin. Baranov était souvent au bureau de Poutine, le conseillant sur la manière de théâtraliser ses actions pour gérer au mieux les affaires de l’Etat. Ce n’étaient pas les secrétaires du président qui le prévenaient, mais Poutine lui-même qui le réclamait pour s’entretenir avec lui sur la gestion des affaires de l’Etat. Baranov, metteur en scène de métier, aida Poutine à la mise en scène de la politique russe pour faire de lui le héros invincible et l’acteur qu’il est devenu.

Baranov avoue cependant au narrateur qu’on lui attribuait injustement la responsabilité d’influencer le Tsar, et d’être celui qui importait au pays des artifices du théâtre d’avant-garde pour les appliquer aux affaires de l’Etat. Il lui révèle qu’on l’accusait d’être un prestidigitateur qui fait apparaitre et disparaitre des personnages de la scène politique d’un seul claquement de doigt. Il lui confesse son amour de la littérature russe et sa découverte du grand écrivain Evgueni Zamiatine, qui a vécu entre 1884 et 1937. Celui-ci fut connu par son ouvrage "Nous autres", où il exprima sa déception de la révolution bolchevique menée par Lénine.

La désillusion

Pour Baranov, Zamiatine résume à lui tout seul la problématique de la Russie actuelle. Depuis qu’il l’a découvert, Zamiatine est devenu pour lui une obsession et un exemple. Il me semblait que son œuvre résumait toutes les questions de notre époque, dit-il au narrateur. Son livre, Nous autres, ne décrivait pas que l’Union soviétique de l’époque, mais raconte notre monde lisse et sans aspérités, et l’irrémédiable insuffisance de nos cerveaux primitifs, fait-il remarquer. Et d’ajouter : Zamiatine ne s’adressait pas seulement à Staline, il épinglait tous les dictateurs, les oligarques de la Silicon Valley comme les mandarins du parti communiste chinois.

Baranov montre alors au narrateur une lettre que Zamiatine adressa à Staline, lui demandant l’autorisation de quitter l’URSS de l’époque. Il y écrit : "Je ne prétends pas être innocent. Je sais que j’ai l’habitude de dire ce que je considère être la vérité, plutôt que de dire ce qui me serait utile sur le moment". Zamiatine s’est exilé par la suite à Paris où il a vécu puis y a été enterré, alors que Baranov a choisi, lui, de rester au pays, après avoir servi le Tsar, pour finir ses jours paisiblement en Russie. Est-ce par manque de courage ? C'est plausible, mais en réalité on n’en sait rien. Il n’y a pas, dit-il, de pari plus grand que de se réveiller le matin, de prendre son café et d'accompagner sa fille à l’école.

Pour se justifier, Baranov décrit le vécu de ses grands-parents et de ses parents bourgeois qui faisaient face aux communistes, une bande de débiles qui ont pris le pouvoir par la force et ont massacré le peuple, lui dit-il. Lui, qui a fait sa carrière dans le théâtre et la télévision, a pris en tout cas sa revanche après son ascension fulgurante auprès de Poutine, lui prodiguant ses conseils fort utiles pour manipuler le grand public et assoir son pouvoir. Baranov lui détaille volontairement comment il a façonné et orchestré la propagande et la communication officielles.

Baranov révèle également l’obsession du Tsar de vouloir contrôler le peuple russe. Poutine apparait dans la description de l’auteur comme un chef pragmatique, obsédé par la stabilité du pays et la puissance de l’Etat. Ce récit révèle la vision de Poutine, vision nourrie par un ressentiment envers l’Occident et un ferme instinct de revanche. Cependant, derrière cette façade d’efficacité et de force, le mage dévoile l’autre facette du Tsar, marquée par la peur, l’isolement, et la fragilité. Il vit, dit-il au narrateur, dans une solitude glaciale, se méfiant de tout le monde, de ses proches comme de ses adversaires. Puis, en philosophe, il conclut que le pouvoir, au lieu d’apporter la sécurité, enferme le responsable dans une cage éternelle.

Baranov prend alors conscience de la vanité de sa position et du prix qu’il paye de sa vie, de sa tranquillité d’être trop proche du pouvoir. Il constate les mensonges, la violence et l’oppression que le système exerce sur les citoyens. Et, pour son salut, décide donc de s’en éloigner pour la paix de son âme, et la tranquillité de sa famille. Désabusé, il finit par démissionner et se retire pour méditer sur la nature du pouvoir qui n’est pour lui qu’une illusion et un piège mortel.

Il se remémore, face à son interlocuteur, et avec une certaine nostalgie et amertume, des détails de ses actions et de ce qu’il qualifie son œuvre auprès du président. Quand il organisait des scénarios politiques, à l’instar d’un metteur en scène qui monte une pièce de théâtre. Puis constate alors que l’opposition politique en Russie n’était que tolérée, même si elle était intégrée dans le système. Elle était surtout utilisée comme décor dans une grande scène théâtrale sans réel contenu.

Ainsi, dans ce roman Le Mage du Kremlin, l’auteur Giuliano Da Empoli alterne fresque historique, portrait d’un président et réflexion sur le pouvoir politique et la manipulation des masses et de l’élite. Il a su brouiller les frontières entre les vérités historiques, les faits réels, et les récits littéraires pour servir finalement la trame de son roman. Par cette œuvre, il nous a permis d’entrer sur les pointes des pieds dans les coulisses du pouvoir russe, et au sein même du Kremlin, tout en gardant une distance critique pour favoriser le récit romanesque. Il faut espérer que le film, qui sera certainement projeté bientôt au Maroc, ne nous décevra pas. Et qu’il pourra surtout nous transmettre cette sensation de plaisir et de découverte que le roman a pu nous procurer avec grâce et générosité.

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Le 19 septembre 2025 à 15h00

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