Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Le Maroc à l’épreuve de la couleur
En soixante ans, la peinture marocaine a construit un langage singulier, entre héritage et modernité, enracinement et ouverture sur le monde. Des pionniers de l’après-indépendance aux artistes contemporains, trois générations ont tenté, chacune à sa manière, de traduire l’imaginaire d’un pays multiple, ses tensions et ses rêves.
"Soixante ans de peinture marocaine", c’est le titre d’une exposition qui réunit 150 artistes marocains dont les œuvres sont exposées durant ce mois de janvier sur les cimaises de différentes galeries de Rabat.
Cette exposition, faisant suite à celle organisée en 2015 pour célébrer le cinquantenaire des arts plastiques marocains, assigne, non sans raison, une période à la naissance d’un art et d’une expression artistique. Mais n’est-ce pas aussi le cas d’autres expressions artistiques modernes telles que le cinéma, par exemple ?
Cependant, de toutes ces créations, ce sont bien les arts plastiques qui ont connu l’évolution la plus marquante et la plus dynamique. C’est également l’expression artistique qui n'a jamais quitté le débat culturel autour de la créativité marocaine et de ses sempiternelles arguties à propos de "l’authenticité et la modernité" plus encore que la littérature, le théâtre, le cinéma ou la musique.
Tout d’abord, on évitera ici de tomber dans le piège de la datation et de la délimitation des origines des arts plastiques. Comme on s’épargnera les discours et arguments trop théoriques et erronés tentant d’expliquer l’absence de représentation dans les arts par des interdits religieux, oubliant que des monuments architecturaux autant que des ornements artisanaux (tapis, tatouages, calligraphie, etc.) mêlant le travail sur des matériaux et de multiples motifs, signes, symboles et expressions patrimoniales de l’imaginaire sont là pour réfuter de telles allégations.
Mais ce sont assurément les années soixante de notre jeunesse marocaine post-indépendance qui ont vu éclore un mouvement artistique structuré et frappé au coin de la modernité, et dont la dynamique va donner naissance à plusieurs expressions et surtout à l’affirmation de nombreux talents. Ces derniers, passés par l’enseignement dans les écoles des Beaux-Arts, tant au Maroc qu’à l’étranger, vont perpétuer ce dynamisme auprès de jeunes artistes qui vont prendre le relai.
Ainsi, l’histoire de la peinture au Maroc, aussi courte soit-elle, est déjà très riche de noms et de valeurs parmi les précurseurs comme chez les continuateurs et la jeune relève. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, en un peu plus d’un demi-siècle, soit deux générations, les arts plastiques marocains ont su forger un patrimoine prestigieux et un riche et lumineux itinéraire qui va du duo cardinal "Cherkaoui-Gharbaoui" jusqu’à une pléiade de jeunes talents d’aujourd’hui, en passant par les "passeurs", ceux des années 1980 et 1990, de tendances et expressions diverses, et qu’on ne peut tous nommer ici tant ils sont nombreux.
Aujourd’hui, avec cette exposition qui célèbre soixante ans de peinture marocaine, il est certain que les 150 artistes exposés n’appartiennent ni à une école homogène ni à un récit linéaire. La somme de leur création est une constellation d’expériences singulières, de ruptures modernistes ou de fidélités patrimoniales.
Des pionniers de l’après-indépendance aux artistes contemporains, ces plasticiens ont tenté et nourri une même ambition : inventer un langage visuel capable de dire le pays, son histoire et ses composantes, ses tensions, ses rêves, ses cris ou ses silences.
Signe, trace, surface, abstraction, authenticité, modernité, autant de notions qui traversent les arts plastiques marocains en lui imprimant une empreinte particulière, une marque affirmée mais toujours interrogative : comment se conformer aux exigences d’un langage moderne sans se couper de ses racines ? Comment demeurer ouvert sur l’universel tout en restant soi-même ? Autant de questions passionnantes provoquées par une vibration intérieure et qui sont, partout et chez tout véritable artiste, au cœur de toute création authentique.
Finalement, cette exposition inaugurée à Rabat et itinérante par la suite à travers d’autres villes du pays ne peut être le panthéon figé d’un patrimoine archivé, mais une lecture d’une histoire en mouvement traversée par trois générations de peintres qui n’ont jamais cessé de dialoguer, parfois à distance, parfois dans la friction. Car la peinture marocaine ne s’est pas construite dans l’isolement. Elle s’est nourrie de la tradition, de la modernité occidentale, des avant-gardes, mais aussi d’une interrogation persistante sur l’identité, la mémoire et le regard.
C’est tout cela qu’une critique de talent des arts plastiques marocains a compris et relevé dans tous ses écrits. Il s’agit de Toni Maraini, italienne d’origine et marocaine de cœur et d’adoption, qui a livré de nombreux articles et conférences sur l’histoire de la peinture, l’a enseignée à toute une génération et a accompagné son évolution jusqu’à la fin des années 1980.
Dans un ouvrage, Écrits sur l’art, Toni Maraini remonte le temps de l’art au Maroc qu’elle inscrit indubitablement dans une continuité temporelle, culturelle et civilisationnelle. Ainsi constate-t-elle dans ce texte publié dans la revue Lamalif en 1986 : "Certains pensent que la peinture marocaine n’est qu’un feu d’artifice sans lendemain. Or un feu d’artifice se situe tel un avertissement lumineux aléatoire, entre deux phases de ténèbres (qui seraient le passé et le futur), mais rien n’autorise à postuler un futur sans peinture ni peintres, ou à juger le passé comme dénué d’art".
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