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Le moment de vérité pour Angela Merkel

BERLIN – Au cours de la dernière quinzaine, les deux crises qui affectent actuellement l’Europe – Ukraine et Grèce – ont toutes deux connu une escalade. À chaque fois, l’Allemagne et sa chancelière Angela Merkel se sont situées au cœur des efforts visant à élaborer une solution diplomatique. Il s’agit là d’un rôle nouveau pour l’Allemagne, auquel le pays n’est pas encore habitué.  

Le 26 février 2015 à 10h26

La dernière tentative consistant à mettre un terme au conflit d’Ukraine de l’Est par des moyens diplomatiques a connu une existence encore plus courte que la première tentative de septembre dernier. Le récent accord – conclu comme le précédent à Minsk – reconnaît de facto l’Ukraine comme divisée par un conflit militaire. La localisation précise de cette ligne de division demeure en revanche incertaine, dans la mesure où le président russe Vladimir Poutine pourrait bien envisager d'accaparer le port stratégique de Marioupol, sur la mer Noire, permettant ainsi au Kremlin d’établir une passerelle terrestre entre la Russie et la péninsule de Crimée. De plus, la prise de Marioupol ménagerait à Poutine la possibilité de conquérir le sud de l’Ukraine, y compris la ville d’Odessa, et d’étendre le contrôle russe jusqu’en Transnistrie, enclave illégale de la Russie en Moldavie.

Via l’utilisation prolongée de la force militaire, Poutine a rempli l’objectif principal de la politique russe: le contrôle sur l’Ukraine orientale et la déstabilisation persistante du pays dans son ensemble. En effet, le sort de Minsk II reflète tout simplement la réalité sur le terrain.

La transformation du rôle de l’Allemagne au sein de l’UE

La question demeure toutefois de savoir s’il aurait été plus judicieux de laisser la seule et unique puissance que Poutine prend au sérieux – les États-Unis – conduire les négociations. Étant donné le peu de considération de Poutine à l’égard de l’Europe, cette issue apparaît tôt ou tard comme inéluctable.

Néanmoins, malgré les risques que cela représente, il est important que l’Allemagne et la France, en coordination avec l’Union européenne et les États-Unis, soient aux commandes de cet effort diplomatique. Bien que l’initiative de Minsk II ait exposé au grand jour la faiblesse de l’influence politique européenne, elle a également confirmé le caractère indispensable de la coopération franco-allemande, ainsi que la transformation du rôle de l’Allemagne au sein de l’UE.

Merkel est elle-même le reflet de ce rôle nouveau. Les dix années au pouvoir de la chancelière ont pour l’essentiel représenté une nouvelle période Biedermeier pour l’Allemagne. Le soleil n’a cessé de briller sur l’Allemagne et son économie, tandis que Merkel se fixait pour priorité absolue de maintenir le sentiment de bien-être de ses citoyens, en ne les perturbant pas outre mesure autour de considérations politiciennes. Or, la nouvelle signification de l’Allemagne en Europe a brutalement mis un terme à la nouvelle période Biedermeier de Merkel. La chancelière ne définit plus désormais ses politiques en termes de « petits pas » ; elle prend dorénavant au sérieux les menaces stratégiques, et s’y attaque de manière frontale.

Ceci se vérifie également sous l’angle de la crise grecque, dans le cadre de laquelle Merkel – malgré l’image que lui prête l’opinion publique en Europe du Sud – n’a pas systématiquement suivi l’opinion des aigles de son parti et de son administration. Merkel semble en effet toute à fait consciente du caractère ingérable des risques associés à une éventuelle sortie de la Grèce hors de l’euro – bien qu’il reste à voir si elle saura réunir la détermination nécessaire à une révision de l’inefficace politique d’austérité imposée à la Grèce.

La faiblesse de l'Europe

À défaut d’une telle révision en faveur d’une dynamisation de la croissance, l’Europe est condamnée à une faiblesse alarmante sur le plan interne comme externe. Compte tenu de l’agressivité russe à l’égard de l’Ukraine, il y aurait là une perspective bien sombre, dans la mesure où faiblesse intérieure et menaces extérieures s’inscrivent en corrélation directe.

La Grèce a par ailleurs démontré combien la crise de l’euro était davantage une crise de souveraineté qu’une crise financière. À travers la récente élection du parti anti-austérité Syriza, les électeurs grecs ont dit non au contrôle externe exercé sur leur pays par la « troïka » (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international), par l’Allemagne, ou par quiconque. Pour autant, si la Grèce entend échapper à la faillite, elle ne pourra pour cela compter que sur des contribuables étrangers. Et il lui sera quasiment impossible d’amener les contribuables et les gouvernements européens à lui fournir des milliards d’euros supplémentaires sans garanties vérifiables et sans les réformes nécessaires.

Crise de l'euro et souvrainté

Le conflit grec nous enseigne que si l’union monétaire européenne ne fonctionne pas, c’est bel et bien parce que la souveraineté démocratiquement légitimée d’un pays vient se heurter à la souveraineté tout aussi démocratique et légitime d’autres États. États-nations et union monétaire ne font pas bon ménage. Il n’est cependant pas difficile d’entrevoir qu’une sortie de la Grèce offrirait à la Russie le prix de l’unique grand gagnant géopolitique, et laisserait tous les autres perdants en Europe.

Alors même que ces risques géopolitiques ont été jusqu’à présent très peu abordés dans le débat allemand, ils surpassent considérablement quelque risque de politique domestique associé au fait de finalement admettre la situation auprès de l’opinion allemande. Les Allemands doivent entendre que la Grèce restera membre de la zone euro, et que la préservation de l’euro exigera de nouvelles avancées en direction de l’intégration, allant jusqu’à inclure transferts et mutualisation des dettes, à condition toutefois que les institutions appropriées à ces démarches soient établies.

Une telle entreprise nécessitera du courage, mais les alternatives existantes – persistance de la crise de la zone euro ou retour à un système d’États-nations – s’avèrent beaucoup moins attrayantes. (L’Allemagne abrite un nouveau parti nationaliste-conservateur dont les dirigeants ont annoncé leur volonté d’appliquer une politique étrangère d’avant-guerre.) Au vu des changements mondiaux dramatiques et de la menace militaire directe que fait peser la Russie de Poutine sur l’Europe, ces différents scénarios ne sauraient représenter quelque alternative acceptable, et le « problème » grec apparaît bien insignifiant.

Il incombe à Angela Merkel et au président français François Hollande de prendre à nouveau l’initiative, et de rétablir enfin la zone euro sur des bases saines. L’Allemagne devra pour cela entrouvrir davantage la fermeture de son si précieux porte-monnaie, et la France céder une part de cette souveraineté politique si chère à ses yeux. Car l’alternative n’est autre qu’une démarche spectatrice, qui laisserait les nationalismes d’Europe se renforcer, et le projet d’intégration européenne, malgré soixante ans de réussite, s’enfoncer un peu plus dans les abysses.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2015

Par
Le 26 février 2015 à 10h26

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