Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Le nouveau culte des séries
Des soirées télé familiales d’hier, au "binge-watching" nocturne d’aujourd’hui, les séries ont envahi nos loisirs et changé notre rapport au récit. A profusion et à portée d’écran, elles nourrissent notre besoin ancestral de fiction tout en installant une nouvelle économie de l’attention et sa dépendance douce.
L’avènement de la télévision dans certains foyers privilégiés et rares à la fin des années 60 a bouleversé les habitudes et les rapports de voisinage dans ce modeste quartier de la ville. L’heureux voisin – le seul du pâté de maisons qui s’était offert un poste dans son carton volumineux et flambant neuf – devint un héros. L’homme le plus respecté, le plus flatté mais aussi le plus jalousé du quartier, c’était lui.
Célébré déjà après son retour de la Mecque, l’année d’avant, c’était tout bonnement l’heureux voisin qui possédait l’unique poste de télévision de la marque Philips. C’est désormais "Al hajj moul Philips", l’homme dont tout le voisinage attendait un petit geste, une invitation pour regarder les actualités ou mieux encore la soirée dédiée aux chansons et aux sketchs et comédies de l’époque. Puis vint le premier feuilleton américain qui allait chambouler l’imaginaire populaire de tout un pays : "Le fugitif". Les noms de l’acteur principal de cette série policière, David Janssen, et celui du fugitif, le docteur Richard Kimble, étaient spontanément associés à "Al hajj moul Philips".
Tout d’abord le pitch, comme disent les avertis. Accusé à tort d’avoir assassiné sa femme, Richard Kimble va fuir la police pour échapper à sa condamnation à mort. Au cours de sa fuite à la recherche du véritable assassin, il va rencontrer des gens qui vont l’aider et le soutenir et d’autres qui vont le trahir. Sa profession de médecin va l’aider et les rencontres, bonnes ou mauvaises, qu’il va faire ont nourri une longue histoire en 120 épisodes d’une cinquantaine de minutes, mais en noir et blanc... Toutes les émissions étaient en noir et blanc à l’époque.
Même binarité dans les rapports que "Al ahj moul Philips" entretenait avec ses voisins : il y avait ceux qui avaient droit à la soirée hebdomadaire de la diffusion du "Fugitif" et ceux qu’il n’invitait jamais. Faut-il préciser, par ailleurs, que la série était une production américaine doublée en français et que peu de voisins, à part les jeunes scolarisés, comprenaient les dialogues des intrigues, se contentant des actions, agitations, mimiques et autres mouvements des acteurs et actrices pour deviner les tenants et aboutissants de l’histoire ? La série comptait également quelques scènes romantiques suspectes (bel homme, Kimble avait du succès auprès de quelques femmes) qui seront sucrées en amont au "montage local" (à la RTM) mais aussi par Al Haj qui jetait une serviette sur l’écran lorsque Kimble se rapprochait intimement de l’actrice.
Un peu plus tard au cours des années 70, une autre série, bien plus "dévergondée" et en couleurs, va venir chambouler les habitudes télévisuelles du quartier et, peut-être aussi, titiller leurs mœurs. D’autres voisins vont s’offrir, à crédit, des postes de télé et, fascinés, découvrir les heurs et malheurs d’une famille riche du Texas. Il s’agit de "Dallas", une saga de la famille Edwing à la tête d’un empire pétrolier.
Des années durant, des coups tordus, tromperies et cupidité vont chambouler la vie de cette famille ainsi que celle des gens du quartier. L’univers impitoyable, comme disait la chanson du générique, alternera joies et peines d’une riche famille américaine qui ne cessera pas de subjuguer et d’émouvoir nos voisins, réunis chaque jeudi devant leur poste : gens de peu, hommes pieux et femmes en pleurs. Ces dernières soutenant Sue Ellen, femme trompée et alcoolique, ou sympathisant avec la douce Pamela et son amoureux le beau Bobby pendant que les hommes admiraient la virilité et la puissance ou le cynisme de JR et ses coups bas. Pourtant, comme pour le fugitif avant, peu de ces téléspectateurs comprenaient un traître mot, ni les nuances de la langue des dialogues (en version française), pas plus que les références culturelles de ces milliardaires américains du Texas lointain.
Telle était la force de ces fictions périodiques, qui, par-delà la langue et la culture, réussissaient à accaparer un public aux antipodes de l’univers de ses personnages. Mais tout cela c’était hier, c’était avant. Avant, lorsque la soirée télévisée ressemblait à une cérémonie domestique, quand on consultait le programme comme un horaire de train et qu’on s’asseyait face au poste à heure fixe pour regarder ce qu’il y avait, et surtout, on regardait ensemble et souvent n’importe quoi.
S’agissant de la consommation de fiction aujourd’hui, ce ne sont plus les téléspectateurs qui attendent celle-ci, c’est la fiction qui nous attend, tapie derrière les logos et icônes des plateformes. Elle nous guette à toute heure, prête à dérouler l’épisode suivant avant même que nous ayons formulé le désir de le voir. Le bouton "épisode suivant" est peut-être l’invention la plus redoutable du XXIe siècle. C’est un opiacé numérique qui supprime l’intervalle critique, ce temps où l’on pourrait décider d’arrêter. C’est bien de cela qu’il s’agit : une nouvelle économie de l’attention.
Les séries ne sont plus seulement des œuvres audiovisuelles, mais des architectures de captation où chaque fin d’épisode est conçue comme un hameçon sous forme de "cliffhanger", de rebondissement ou de révélation. Finie l’attente hebdomadaire de la suite du feuilleton, ou celle du lendemain. Ici le lendemain n’existe plus. Tout est disponible, immédiatement, intégralement.
Faut-il s’en inquiéter ? Peut-être pas, car après tout, chaque époque invente ses formes de rêves pour répondre à notre besoin ancestral de fiction, notre soif d’histoires et notre quête de nouveaux mythes. Nous vivons dans une époque saturée d’informations, de notifications de crises et de flux. Les séries offrent l’inverse : un récit continu, structuré et maîtrisé ; elles sont un refuge narratif dans un monde fragmenté.
Mais il reste une question plus personnelle et plus intime : regardons-nous les séries, ou nous regardent-elles vivre ? Car, la nuit, face à la lueur bleutée de l’écran, et tandis que défile le générique suivant, il arrive que, fugitif et presque coupable, un doute surgisse : cherchons-nous vraiment une histoire, ou cherchons-nous à nous oublier nous-mêmes ?
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