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Le nouveau risque énergétique

Les graves pénuries énergétiques du type de celles observées cet été demeureront un risque permanent. Les conséquences économiques, politiques et sociales de ce changement sont d’ores et déjà apparentes. L’inflation énergétique accentuera les risques de révolte sociale.

Le 15 août 2022 à 16h17

NEW YORK – Nous sommes entrés dans une période nouvelle d’insécurité énergétique, dans laquelle les graves pénuries du type de celles observées cet été demeureront un risque permanent. Les conséquences économiques, politiques et sociales de ce changement sont d’ores et déjà apparentes. Les pénuries énergétiques sont synonymes de rationnement, et si le rationnement est abandonné aux forces du marché, alors l’issue se révélera profondément régressive, les moins fortunés dépensant une part disproportionnellement supérieure de leurs revenus dans des besoins essentiels tels que le chauffage et les transports.

L’inflation énergétique accentuera à son tour les risques de révolte sociale, comme l’ont rapidement appris les dirigeants sortants des pays riches comme des pays pauvres. Même si les pénuries d’énergie sont naturellement vouées à entraîner des investissements plus élevés dans des capacités supplémentaires, les nouveaux projets mettront du temps à voir le jour. Et à moins que la plupart de ces projets ne soient neutres en carbone, les investissements nécessaires pour répondre à un besoin de court terme aggraveront un problème beaucoup plus important à long terme.

L’insécurité énergétique actuelle est la conséquence d’un processus de longue date. L’achèvement de la plupart des investissements énergétiques nécessite plusieurs années, et les infrastructures qui accompagnent ces projets ont tendance à être utilisées pendant plusieurs décennies. L’actuelle empreinte énergétique mondiale était par conséquent inéluctable il y a des années déjà, et c’est pourquoi les énergies fossiles représentent encore aujourd’hui plus de 80 % de la consommation énergétique mondiale.

Avant même l’invasion russe en Ukraine, plusieurs années de sous-investissement annonçaient une demande mondiale en pétrole supérieure à l’offre. La guerre n’a fait qu’amplifier soudainement ce déséquilibre, en éliminant l’offre russe du marché via un mix de sanctions étatiques officielles ainsi que d’auto-sanctions chez les commerçants et les consommateurs. La Russie continuant de fournir certains acheteurs, la guerre avait réduit d’environ 1,5 % l’offre mondiale au mois de mai.

Si ce pourcentage peut sembler modeste, une réduction même peu spectaculaire peut entraîner de sérieuses retombées en termes de prix quand l’offre est déjà limitée. Au moment de la chute du régime de Mouammar Kadhafi, durant une période similaire de vulnérabilité, en 2011, la perte du pétrole libyen avait réduit l’offre mondiale de 1 %, et propulsé les prix du pétrole à des niveaux supérieurs de 50 %. Il faut par ailleurs s’attendre à ce que la production inférieure de la Russie s’ancre durablement, à mesure que les sanctions en matière de technologies, d’équipements et d’expertise occidentale continueront d’éroder sa capacité à exporter gaz et pétrole vers les acheteurs même les plus consentants.

Compte tenu de l’important retard des nouveaux investissements par rapport à la production, il est impossible de remédier rapidement aux pénuries actuelles de pétrole. Les sociétés américaines d’exploitation du schiste sont idéalement équipées pour accroître la production relativement rapidement, mais les pertes passées dissuadent ces entreprises d’agir agressivement, et celles-ci ont-elles-mêmes besoin d’au moins neuf mois de délai de production. Les traditionnels producteurs de pétrole de l’OPEP+ ne sont pas réellement en capacité d’accroître leur production au-delà de leur niveau convenu de quotas supérieurs, et après des années de sous-investissement, de nombreux producteurs peinent même à assurer ces augmentations. Enfin, même s’il est possible que le renouveau de l’accord nucléaire entre les États-Unis et l’Iran apporte du nouveau pétrole iranien sur le marché, il s’agit d’un scénario idéal, qu’il ne faut pas s’attendre à voir se concrétiser avant la fin de l’année 2022.

Les nouvelles installations nucléaires, solaires et éolienne ont besoin d’encore plus de temps pour être développées et mises en service. Et même si l’offre énergétique pouvait être accrue, certaines contraintes logistiques demeureraient sur le plan des expéditions, de l’activité portuaire et des capacités de raffinage. Les gazoduc européens existants, par exemple, ne peuvent pas transporter de gaz naturel liquéfié s’ils ne sont pas reliés par des terminaux d’importation de GNL, ce qui est le cas de l’Allemagne aujourd’hui.

La plupart des sources d’énergie n’étant extensibles qu’à un horizon de plusieurs années, et les stocks se situant à des niveaux historiquement bas, il ne reste au marché qu’un seul moyen d’atteindre un équilibre à court terme : une nette augmentation des prix, résultant en une demande globale plus faible. Le nouveau monde, fait de pénuries énergétiques persistantes, est par conséquent stagflationniste et régressif. Tandis que l’inflation augmente, l’activité économique décline, par manque d’énergie nécessaire pour l’alimenter. Sans aides, les personnes à revenus faibles pourraient se retrouver entièrement exclues du marché énergétique par la seule dynamique des prix, ce qui introduirait une dangereuse forme d’inégalité.

L’Europe a vécu une sorte de répétition générale de ces circonstances en 2021, lorsque la Russie a réduit ses expéditions de gaz naturel. Les États sont intervenus pour compenser la hausse des coûts énergétiques en soutien des ménages les plus vulnérables, mais les industries à forte intensité énergétique sont devenues non rentables, et ont été contraintes de stopper ou de ralentir la production. C’était une manière efficace de rationner l’énergie, mais avec pour conséquence une croissance moindre. Les pénuries s’étant aggravées en 2022, ces mêmes circonstances sont apparues au niveau mondial, et il reste encore à la plupart des gouvernements à élaborer une réponse coordonnée.

Le défi ne consiste pas seulement à produire davantage d’énergie à court terme, mais également à introduire des infrastructures qui contribueront à lutter contre le changement climatique. Le verrouillage des combustibles fossiles ne conduirait qu’à davantage de réchauffement climatique. Il existe deux moyen d’éviter cette issue.

La première stratégie consiste à créer une certitude réglementaire que le carbone sera taxé à l’avenir. C’est déjà le cas dans une certaine mesure, de nombreux producteurs de pétrole y réfléchissant à deux fois avant d’effectuer de nouveaux investissements dans des gisements pétroliers au cycle de vie opérationnel de plusieurs dizaines d’années. Pour autant, une importante incertitude demeure autour de la manière dont les nouvelles politiques conduiront à un déclin de la consommation d’énergies fossiles dans les prochaines décennies. Par ailleurs, une grande partie des producteurs – notamment les géants pétroliers étatiques, moins dépendants des financements privés – seront incités à accroître les capacités de production en réponse aux pénuries actuelles.

L’inflation atteignant d’ores et déjà son plus haut niveau depuis 40 ans, rares seront les volontés politiques en faveur de mesures qui augmenteraient encore davantage les prix. Une possibilité consisterait alors à légiférer pour une tarification du carbone sur un horizon beaucoup plus lointain, afin qu’elle prenne effet seulement une fois les actuelles pressions inflationnistes apaisées. De nombreux producteurs de pétrole adhérant à des calendriers budgétaires sur le long terme, une tarification du carbone avec un compte à rebours de dix ans suffirait à décourager les investissements à long terme dans les capacités.

La deuxième stratégie consiste à faire en sorte que davantage d’investissements écologiques soient effectués aujourd’hui. Cela pourrait prendre la forme de dépenses budgétaires dans la recherche, le développement, ainsi que la tenue du marché (ordres d’achat à l’avance) autour de potentielles technologies de rupture, notamment celles qui sont actuellement insuffisamment développées ou trop risquées pour le secteur privé. Les États pourraient par ailleurs subventionner l’adoption des énergies renouvelables, des véhicules électriques et des pompes à chaleur, ainsi que la modernisation des bâtiments au moyen de crédits d’impôt et de politiques d’achat public.

Ces dépenses publiques risqueraient certes d’ajouter aux pressions inflationnistes (en fonction de la manière dont elles sont menées et compensées), mais elles réduiraient d’un autre côté les prix et les coûts pour les entreprises et les ménages tirant parti de ces nouvelles subventions et mesures d’incitation. Comparée à la tarification du carbone ou aux contraintes d’approvisionnement, cette approche semble par conséquent plus prometteuse dans l’environnement stagflationniste d’aujourd’hui.

Quelle que soit l’action des gouvernements face aux pénuries énergétiques actuelles, leurs décisions entraîneront des conséquences majeures pour la croissance mondiale, l’inflation et les prix des actifs. D’immenses quantités d’acier, de cuivre, de nickel et autre matières de base seront nécessaires pour bâtir les réseaux d’énergie renouvelable et accroître la production des véhicules électriques. Or, l’obtention des approvisionnements suffisants en métaux de ce type nécessitera plusieurs années. L’ironie réside en ce que, pour lutter contre le changement climatique, les dirigeants politiques vont devoir adopter les mêmes horizons à plusieurs décennies que ceux des producteurs de pétrole qu’ils entendent mettre sur la touche.

Karen Karniol-Tambour est codirectrice des investissements en matière de durabilité chez Bridgewater Associates.

© Project Syndicate 1995–2022

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Le 15 août 2022 à 16h17

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