Le nouvel ordre mondial multipolaire : BRICS, ASEAN et un capitalisme désormais fragmenté
Quelle stratégie pour le Maroc dans un monde sans hégémonie ? Dans un monde où plus aucune puissance ne dicte les règles, les nations se redéfinissent dans la turbulence. Pour le Maroc, le défi n’est plus seulement de défendre un territoire, mais de repenser sa manière d’habiter le monde. Entre l’Europe, l’Afrique et le Golfe, il lui faut désormais passer de la diplomatie réactive à la stratégie adaptative.
"Les anciennes règles ne s’appliquent plus, les nouvelles ne sont pas encore écrites : il faut se préparer à plus de turbulences". Le Premier ministre de Singapour, Lawrence Wong, a résumé en une phrase la réalité d’un monde post-américain en formation. Un monde sans hégémon où l’incertitude devient le climat même de la stratégie.
Pour le Maroc, cette transition n’est pas une menace mais une opportunité : celle de se repositionner non plus comme un suiveur des blocs, mais comme un architecte d’équilibres entre continents.
Le groupe BRICS, élargi à dix membres, incarne ce tournant vers la multipolarité. Ce n’est pas un front contre l’Occident, mais un projet de reconfiguration de la gouvernance mondiale et des circuits du financement du développement. La Chine y défend sa logique de puissance structurante, l’Inde son autonomie, le Brésil et l’Afrique du Sud une diversification des voix du Sud. L’intérêt du Maroc n’est pas d’y entrer à tout prix, mais d’en comprendre la dynamique : la souveraineté économique, la pluralité des modèles, et la montée du pragmatisme comme boussole.
L’ASEAN, de son côté, offre une leçon plus subtile encore. Les nations du Sud-Est asiatique n’ont pas choisi entre Washington et Pékin : elles ont appris à naviguer entre les deux, à monétiser leur centralité géographique et à bâtir des redondances stratégiques. Elles pratiquent l’art du hedging — la couverture intelligente — qui permet de survivre à la rivalité des empires. C’est exactement cette posture dont le Maroc a besoin : bâtir des dépendances mutuelles, jamais exclusives.
Nous n’assistons pas à la fin du capitalisme mais à la naissance de ses variantes. Le capitalisme néolibéral occidental s’essouffle, celui de parti-État chinois s’impose par la planification et la discipline, tandis que Singapour démontre l’efficacité d’un capitalisme contractuel et mesuré. Partout, l’État revient comme stratège, et la souveraineté économique redevient un pilier politique. Pour le Maroc, cela signifie une obligation : accélérer la transition vers une économie d’innovation, d’énergie propre et de connectivité régionale.
Le Royaume dispose d’atouts considérables : une stabilité rare, une position géographique unique et un réseau diplomatique étendu. Mais il ne peut plus opérer avec les mêmes réflexes. Le monde dans lequel le Maroc s’est affirmé au cours des vingt dernières années n’existe plus. Tanger Med illustre notre capacité à anticiper, mais le pays doit maintenant apprendre à se projeter au-delà de ses certitudes — notamment celle de négocier toute chose à travers le seul prisme du Sahara.
Changer de posture : de la diplomatie réactive à la stratégie adaptative
Le Maroc a trop longtemps abordé le monde à travers une seule lentille : celle du Sahara. Cette cause nationale reste légitime, mais elle ne peut être le filtre exclusif de notre politique étrangère. À force d’en faire le point de départ et d’arrivée de chaque négociation, nous risquons de réduire notre capacité à penser, à innover et à agir dans un système international mouvant.
Défendre la souveraineté sur le Sahara ne doit pas nous empêcher de bâtir le Maroc de l’après-Sahara : un Maroc qui se pense comme acteur du futur, pas gardien du passé.
Nos alliances récentes, y compris celles avec certains partenaires du Golfe et la normalisation avec Israël, méritent d’être réévaluées sous un angle froid et stratégique : coût, bénéfice, cohérence avec notre identité, notre héritage et nos ambitions.
L’histoire ne se fige pas ; elle se renégocie. Dans un monde où l’incertitude est la règle, persister dans des certitudes anciennes revient à opérer dans la mauvaise dimension. Une stratégie nationale agile doit accepter de revisiter ses choix sans se renier — ajuster sans renoncer, repenser sans s’effacer.
Cette adaptation ne relève pas seulement de la diplomatie : elle engage l’économie, l’éducation et la gouvernance. Il faut aligner la réforme de l’enseignement sur la nouvelle carte des compétences mondiales, renforcer la souveraineté alimentaire et énergétique, et faire du numérique et de l’hydrogène vert des leviers d’autonomie. L’intelligence stratégique consiste désormais à lier la géopolitique à la politique du quotidien.
La vision du Maroc doit rester ouverte, mobile, évolutive. Revoir les alliances du passé ne signifie pas rompre avec elles, mais les replacer dans une lecture dynamique du monde. Nous sommes à la jonction des continents, au carrefour des civilisations — et ce positionnement, pour produire du sens, doit être continuellement réinventé.
Être architecte, pas suiveur
Le monde multipolaire n’est plus un horizon, c’est une réalité. Pour le Maroc, l’enjeu n’est pas de suivre le mouvement mais de le modeler.
Les nations qui prospéreront sont celles qui sauront adapter leurs repères sans renier leurs valeurs, bâtir des ponts sans perdre leur centre de gravité.
Le Maroc n’a plus le luxe d’attendre que l’histoire se fasse autour de lui. Il doit en redevenir un architecte, en agissant dès maintenant pour inscrire sa souveraineté, son modèle et sa vision dans la carte mouvante du monde multipolaire.
à lire aussi
Article : Météo: les prévisions du dimanche 25 avril 2026
Voici les prévisions météorologiques pour le dimanche 26 avril 2026, établies par la Direction générale de la météorologie : - Formations brumeuses matinales et nocturnes […]
Article : Sahara: De Mistura évoque un “véritable élan” qui relance l’espoir d’une issue au conflit
Comme prévu par la résolution 2797 adoptée le 31 octobre 2025, le conseil de sécurité de l'ONY s'est réuni à huis clos pour faire le point avec l'envoyé personnel et l'envoyé spécial de l'ONU pour le Sahara, au sujet de l'avancement des efforts de paix.
Article : Immobilier. Les nouveaux choix d'investissement en 2026 à Casablanca
À Casablanca, le marché immobilier change de configuration. La raréfaction des petites surfaces et la hausse des prix pèsent sur le résidentiel, tandis que des segments comme la logistique et l'industriel offrent aujourd'hui des rendements plus élevés. Dans ce contexte, les arbitrages des investisseurs évoluent selon les budgets et les opportunités. Décryptage avec Asaad Sadqi, président de l'Association régionale des agences immobilières Casablanca-Settat.
Article : Un milliard sans garantie de l'État : comment la région Casablanca-Settat a réussi son pari obligataire
La région Casablanca-Settat vient de clôturer sa première levée obligataire, une opération inédite pour une région. La levée est d'un montant d'un milliard de dirhams sur le marché des capitaux, dont 400 millions apportés par la Banque mondiale (BERD). Le président de la région, Abdellatif Maazouz, revient sur les coulisses de cette opération, ses fondements financiers et les projets qu'elle est appelée à financer.
Article : Carreaux céramiques : ouverture d'une enquête antidumping sur les importations indiennes
Le Maroc ouvre une enquête antidumping sur les importations de carreaux céramiques en provenance d’Inde. À l’origine de cette procédure, les industriels marocains du secteur dénoncent des pratiques de dumping et une hausse soutenue des importations indiennes, jugées menaçantes pour la production nationale.
Article : African Lion 2026 : une édition placée sous le signe de l’innovation technologique et de la maturité stratégique
L’édition 2026 de l’exercice militaire African Lion, le plus grand rassemblement de forces armées sur le continent, se déroule du 20 avril au 8 mai. Entre l’utilisation de nouvelles technologies de pointe et une intégration accrue entre les forces marocaines et américaines, cette cuvée marque un tournant qualitatif, malgré une certaine discrétion médiatique dictée par le contexte international.