img_pub
Rubriques

Le pas de trop de la BCE

PRINCETON – La récente décision de la cour constitutionnelle allemande de renvoyer sa plainte contre le programme de “transactions monétaires directes” (TMD) de la Banque Centrale Européenne devant la cour européenne de justice (CEJ) présage un destin incertain pour le projet.

Le 26 février 2014 à 11h51

Le principe économique des TMD est clairement défectueux – tout comme le raisonnement politique qui les justifie. 

 

Le projet des TMD et apparu en août 2012, lorsque des mois de hausse persistante des primes de risque sur les obligations souveraines espagnoles et italiennes ont menacé la survie de la zone euro, et mis l’économie mondiale en danger. Pour restaurer la confiance et gagner du temps pour permettre aux gouvernements de réduire les emprunts, le président de la BCE Mario Draghi s’est engagé à faire « tout ce qui serait nécessaire » pour préserver la zone euro – et cela signifiait potentiellement des achats illimités d’obligations d’états membres de la zone euro en difficultés.

La déclaration de Draghi a porté ses fruits et les primes de risque ont clairement baissé dans l’ensemble des économies troublées de la zone euro. Mais le président de la Bundesbank Jens Weidmann, membre du Conseil de gouvernance de la BCE, s’est immédiatement opposé aux TMD, affirmant que ce programme dépassait le mandat de la BCE et violait l’Article 123 du traité de Lisbonne, qui interdit le financement monétaire d’états souverains en difficultés. Avant même que les TMD soient activées, Weidmann porta l’affaire devant la cour constitutionnelle allemande.

Les partisans des TMD furent atterrés par la tentative de Weidmann de renverser cet arrangement. Après tout, la simple annonce du programme avait permis de soulager les pays en difficulté et même peut-être contribué à sauver l’union monétaire, du moins pour un temps. Draghi a décrit avec audace les OMT comme « probablement la mesure de politique monétaire la plus réussie adoptée dernièrement. »

Mais la Cour constitutionnelle allemande reste dubitative. Elle n’a pas encore communiqué sa décision finale par égards pour la CEJ, mais elle maintient la vision soutenue par la Bundesbank selon laquelle, dans leur forme actuelle, les TMD sont une violation du Traité de Lisbonne. Les TMD peuvent encore être maintenues ; mais si c’est le cas, elles seront très probablement diluées, ce qui devrait entrainer la résurgence des problèmes qui les avaient inspirés.

Quels que soient les problèmes que cela puisse représenter pour les partisans des TMD, cela n’aurait du étonner personne. Le programme a été mal conçu et vendu comme une recette magique. La cour a eu raison de remettre en question les fondements factuels de la requête de la BCE selon lesquels les primes de risque sont une crainte infondée des marchés – une idée fondée sur des preuves opportunistes. En effet, la défense publique du programme repose, et là est sa fragilité, sur une présomption de pressions spéculatives sans fondement.

Dans sa conception, le programme admet cependant que les évaluations de solvabilité réalisées par les marchés constituaient un réel risque de défaut. En tant que prêteur de dernier ressort aux états souverains, une banque centrale doit être prête à racheter leur dette souveraine sans conditions, de manière à neutraliser les effets des perturbations temporaires sur les marchés. Mais les TMD sont plus destinées à opérer comme un prêt du Fonds Monétaire international – c’est-à-dire pour sauver un gouvernement donné à la condition qu’il prenne des mesures pour resserrer son budget. Si la BCE était réellement convaincue que les primes de risque étaient déraisonnablement élevées, et que la dette des pays en difficultés était soutenable, la conditionnalité n’aurait pas été nécessaire.

En outre, en s’attaquant au risque de défaut, le programme des TMD a créé un nouveau problème : les créanciers privés, assurés que la BCE empêcherait la faillite des gouvernements, étaient encouragés à prêter avec plus de souplesse. Voir dans la baisse des primes de risque le signe d’un regain de confiance des marchés dans la solvabilité des états souverains en difficulté était une autre interprétation intéressée mais erronée.

Une situation similaire a déjà eu lieu précédemment. Avant l’introduction de l’euro, le soutien apporté à la lire italienne avait entrainé d’incessantes pressions spéculatives. Une fois la lire disparue, retenir les rendements sur la dette souveraine peut être un marché de dupe.

Tout comme des taux de change élevés intenables doivent à terme être dépréciés, le défaut est nécessaire dans les cas de dette souveraine insoutenable. C’est particulièrement important si l’on en juge par la réticence de la BCE à inverser les conditions quasi déflationnistes, qui alourdissent plus encore le fardeau effectif du remboursement de la dette. 

Les avocats de la dette souveraine Lee Buchheit et Mitu Gulati avertissent que les marchés pourraient « tester sans merci la volonté persistante de la BCE à acheter des quantités illimitées d’obligations souveraines périphériques. » Ce test sera d’autant plus dur si, comme l’a concédé la BCE à la cour constitutionnelle allemande, l’achat d’obligations est en fait limité.

La zone euro doit autoriser dans certains cas un défaut sur la dette souveraine, tout en laissant la BCE agir comme prêteur de dernier ressort pour les gouvernements solvables. Bien sûr, cette solvabilité peut être difficile à évaluer pendant une crise. Mais prétendre que les états souverains ne sont jamais insolvables ne sert qu’à aggraver le problème. Et comme l’a fait remarquer la cour allemande, la perspective d’une faillite permettrait de préserver la discipline sur les marchés financiers.

En tentant de trouver une solution rapide aux problèmes profondément enracinés de la zone euro, la BCE s’est enferrée dans un bourbier politique. Même si la CEJ accorde aux TMD le bénéfice du doute, la légitimité du programme restera entachée de doutes, laissant la BCE – même si seulement en coulisses – embourbée dans des manœuvres politiques avec les états souverains en difficultés. 

Il n’y a qu’un pas entre audace et folie. Loin d’être un franc succès, le programme des TMD pourrait laisser le souvenir d’une erreur née d’un opportunisme. Pire, il pourrait fragiliser l’indépendance et la crédibilité durement acquises de la BCE. Voilà une conséquence à laquelle la zone euro pourrait ne pas survivre.

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

© Project Syndicate 1995–2014


 

Tags : coronavirus
Par
Le 26 février 2014 à 11h51

à lire aussi

La politique de l’eau, un enjeu de souveraineté nationale selon Nizar Baraka
Quoi de neuf

Article : La politique de l’eau, un enjeu de souveraineté nationale selon Nizar Baraka

Lors du MAP Town Hall organisé à Rabat, le ministre de l’Équipement et de l’Eau a détaillé cinq priorités : dessalement, interconnexions entre bassins, équité territoriale, préservation des ressources et valorisation de l’expertise marocaine à l’international.

Tourisme : pourquoi l’objectif des 26 millions de visiteurs pourrait être atteint avec deux ans d’avance
TOURISME

Article : Tourisme : pourquoi l’objectif des 26 millions de visiteurs pourrait être atteint avec deux ans d’avance

Le tourisme marocain est en avance sur son propre calendrier. Alors que l’objectif officiel reste fixé à 26 millions de visiteurs en 2030, les performances récentes poussent déjà le secteur à préparer l’étape suivante : une nouvelle feuille de route pouvant viser 30 millions d’arrivées et près de 200 milliards de dirhams de recettes.

Formation continue : le CESE pointe un système trop complexe et trop concentré à Casablanca
Quoi de neuf

Article : Formation continue : le CESE pointe un système trop complexe et trop concentré à Casablanca

En 2022, seuls 1.647 employeurs sur près de 315.000 cotisants ont bénéficié des contrats spéciaux de formation, selon le Conseil, qui recommande un fonds dédié, la digitalisation des démarches et un meilleur accès pour les TPME et les indépendants.

Bourse de Casablanca : le MASI termine en légère baisse le 3 juin 2026
La séance du jour

Article : Bourse de Casablanca : le MASI termine en légère baisse le 3 juin 2026

L’indice principal s’est établi à 18.563,40 points, dans un volume d’échanges de 237,9 MDH sur le marché central, avec Managem, TGCC et Alliances parmi les valeurs les plus actives.

La pyrite, vieux résidu minier devenu enjeu stratégique pour OCP
Mines

Article : La pyrite, vieux résidu minier devenu enjeu stratégique pour OCP

C’est l’histoire d’un minerai longtemps négligé qui revient au centre du jeu industriel. Alors que les prix du soufre atteignent des niveaux historiques, OCP prépare dès 2027 la récupération locale de pyrite et de pyrrhotite, avec Managem et d’autres acteurs miniers en toile de fond. Explications.

Après 17 ans, Lamia El Ghorfi quitte La Mamounia pour se consacrer à un projet familial
Quoi de neuf

Article : Après 17 ans, Lamia El Ghorfi quitte La Mamounia pour se consacrer à un projet familial

Après dix-sept années passées à La Mamounia, Lamia El Ghorfi a annoncé son départ de la Direction de la communication et des projets culturels. Elle indique vouloir se consacrer à un projet familial, tandis que son successeur sera dévoilé dans les prochains jours.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité