Le racisme contre les Afro-américains et les limites de la démocratie américaine
Washington, D.C. -Suite à un manque de préparation, aux déficiences du système de santé, à un manque de leadership à la Maison blanche, et aux débats partisans qui paralysent le fonctionnement des différentes branches du gouvernement, le pays le plus puissant du monde a enregistré plus de 110.000 décès à cause du Covid-19.
En plein milieu de cette hécatombe, le tragique meurtre de George Floyd par un policier est venu hanter les américains. L'événement leur a rappelé l’oppression historique des Afro-américains, plongeant le pays dans un chaos et déclenchant des révoltes que les Etats-Unis n’avaient pas vu depuis le mouvement des droits civiques pendant les années 1960.
Pour quiconque connaît l’histoire de ce pays, l’éclatement de telles révoltes n’était plus qu’une question de temps. L’affreux meurtre de Floyd n’était que l’étincelle qui a allumé la colère et la frustration des Afro-américains et de leurs alliés; des sentiments qui se sont accentués pendant des décennies.
Un historique de brutalité policière motivée par des préjudices racistes
Les incidents où la police assassine insensiblement des Afro-américains sont légion dans l’histoire des Etats-Unis. En juillet 2014, la police de New York a assassiné Eric Gardner dans des circonstances similaires à celles de Floyd. Quelques semaines plus tard, un policier a abattu Michael Brown à Ferguson, dans le Missouri.
Les manifestations qui ont éclaté alors à travers le pays ont poussé Barack Obama à former le "groupe de travail sur la police du XXIe siècle" pour réfléchir aux moyens d’améliorer la confiance entre la police et le public. Or l’administration Trump a mis de côté les conclusions du rapport, soumis en mars 2015.
Par conséquent, la brutalité policière et le délit de faciès envers la communauté afro-américaine et d’autres minorités ont continué sans relâche. Depuis le début de l’année, trois incidents similaires contre des Afro-américains ont fait la une des journaux.
En février, un policier retraité et son fils ont poursuivi et abattu Ahmaud Arbery, un autre Afro-américain à Brunswick, en Géorgie. En mars, la police a tué Breonna Taylor suite à un mandat de perquisition surprise qui ciblait son petit ami. Et, le 25 mai, le jour même où Floyd a été assassiné, une femme à New York qui se promenait à Central Park a appelé la police et accusé un Afro-américain de l’avoir menacé, alors qu’il lui demandait simplement de mettre une laisse à son chien.
Ces actes haineux qui ont été filmés ne sont que la partie visible de l’iceberg; l’iceberg d’une image sombre où les Afro-américains sont ciblés de manière disproportionnée par des policiers racistes et hors la loi.
Covid-19 et racisme
Ce qui aggrave la crise américaine est le timing de ces révoltes; elles surviennent au milieu d’une crise économique sans précédent à cause du Covid-19 et d’une année électorale cruciale qui décidera du sort des Etats-Unis pour les décennies à venir.
Les manifestations n’auraient probablement pas été si violentes si le chômage n’avait pas frappé plus de 40 millions d’Américains en moins de quatre mois et si le Covid-19 n’avait pas fait des ravages parmi la communauté afro-américaine.
Parmi ces millions de personnes qui ont perdu leurs emplois et de plus de 110.000 personnes décédées à cause du Covid-19, les Afro-américains sont la communauté la plus touchée. Les événements qui se déroulent actuellement révèlent le mur de méfiance entre les Afro-américains et d’autres minorités d’une part, et la police de l’autre.
Les tollés exprimés à travers ces manifestations ne concernent pas seulement la brutalité policière visant les minorités, mais également l’échec de tout un système politique et économique qui a toujours été biaisé contre les populations défavorisées, élargissant le fossé entre les riches et les pauvres.
Une justice à deux vitesses
La plupart des Américains se targuent du fait que leur pays serait le porte-étendard du "monde libre", le pays des opportunités, et le champion de la démocratie et de la liberté de la presse. Nul ne peut nier les mérites de la démocratie américaine, du principe des pouvoirs et contre-pouvoirs entre les différentes branches du gouvernement, et la prééminence de la reddition des comptes. Mais quand on compare la réalité avec les slogans, on se rend compte que le système politique et économique américain n’a pas offert aux communautés défavorisées la possibilité de s’épanouir et de s’affranchir.
A quoi sert donc une démocratie lorsque ce système, plutôt que de garantir l’égalité de la population devant la loi, en termes d’accès à l’éducation, à la santé et à l’emploi, renforce l’emprise des privilégiés sur les leviers du pouvoir et empêche les autres communautés de grimper l’échelon social?
Toute société qui n’est pas guidée par le principe de l’égalité des chances est vouée à être hantée par des événements tels que ceux qui secouent actuellement le pays. Des millions de contribuables américains, y compris les Afro-américains et d’autres minorités, sentent que leur pays les a abandonnés et ne les protège pas des aléas de la vie.
Pour des millions d’Américains, les institutions de l’état, tels que la police et le système judiciaire, qui sont censées protéger les citoyens et leur permettre de vivre en toute sécurité, se sont transformés en machines de répression qui inspirent la peur et le ressentiment.
Le système judiciaire ne traite pas tous les citoyens américains sur un pied d’égalité. Pendant des décennies, la brutalité policière est restée impunie et les policiers sont restée au-dessus de la loi, quelle que soit l’atrocité des crimes qu’ils commettent contre les citoyens. D’innombrables cas comme celui de Floyd ont été dissimulés, et les coupables ont été simplement réaffectés à d’autres postes ou suspendus.
De plus, il existe aux Etats-Unis un système judiciaire à double vitesse: un système pour les cols bleus (la classe ouvrière) et un autre pour les cols blancs (les cadres supérieurs). Le parti-pris du système judiciaire à l’encontre les personnes défavorisées se traduit par un acharnement contre ceux qui commettent des actes de vol ou consomment de la drogue.
Quand un Afro-américain est reconnu coupable de délits mineurs, il est souvent jeté en prison, quelle que soit la gravité de son délit. Cela est particulièrement récurrent dans le cas de consommation de drogues. Selon une étude récente de l’Union Américaine des Libertés Civiles (ACLU), "les noirs sont 3,6 fois plus susceptibles que les blancs d’être arrêtés pour consommation de marijuana, malgré des taux de consommation similaires".
Le système judiciaire change de visage lorsqu’il s’agit de crimes commis par des hommes et des femmes blancs privilégiés. Ces crimes peuvent être d’une grande ampleur et coûter des centaines de millions de dollars à l’Etat. Pourtant, leurs auteurs sont le plus souvent traités avec indulgence et reçoivent des peines plus courtes que celles infligées aux Afro-américains reconnus coupables pour des crimes sans doute moins graves.
Le dernier exemple tristement célèbre est celui de Paul Manafort, l’ancien président de la campagne électorale du président Trump. Malgré son implication dans un complot de fraude qui a coûté des millions de dollars au Service de Revenu Interne (le fisc américain), Manafort a été condamné à seulement 47 mois de prison.
À cause de ce système biaisé, les Afro-américains sont surreprésentés dans les prisons américaines. Les Afro-américains représentent un tiers de la population carcérale américaine, alors qu’ils ne représentent que 13% de la population du pays. A l’opposé, les Américains blancs représentent 30% de la population incarcérée alors qu’ils représentent 60% de la population totale.
Des disparités socio-économiques enracinées
Outre ce système judiciaire dysfonctionnel, les Afro-américains sont également en bas de l’échelle en termes de couverture médicale. Les Afro-américains et les hispaniques sont plus susceptibles de perdre leur assurance médicale à l’âge adulte. Parmi les 27 millions d’américains sans assurance, les Afro-américains représentent 9,7%, tandis que les Américains blancs représentent 5,4%. De plus, parmi les 87 millions d’américains sous-assurés, les Afro-américains représentent 18%.
Les disparités entre les Afro-américains et les blancs s’étendent également au niveau de l’éducation et du revenu. Les Afro-américains souffrent encore d’un niveau disproportionné de discrimination à tous les niveaux du système éducatif.
En raison des coûts élevés des frais universitaires, le système éducatif américain n’offre plus de mobilité sociale aux Afro-américains. Etant donné que la richesse médiane des familles afro-américaines est largement inférieure à celle des familles blanches (17.409 contre 171.000 dollars), leurs enfants ont davantage besoin de recourir à des crédits pour financer leurs études.
Comme ils n’ont, le plus souvent, aucun membre de la famille à même de les aider à rembourser leurs prêts, les diplômés afro-américains sont les plus touchés par la crise du défaut d’emprunts étudiants. Même les chanceux qui terminent leurs études universitaires, ils gagnent moins que les américains blancs pour les mêmes emplois. De plus, l’éducation universitaire n’exonère pas cette communauté d’être méprisée et traitée avec méfiance.
Les Afro-américains sont encore une fois en bas de l’échelle même en termes de revenu et de sécurité de l’emploi. Plus de 20% des Afro-américains ont un revenu annuel de seulement 15 000 dollars. Le revenu médian des ménages afro-américains représente 61% de celui des ménages blanc.
De plus, les Afro-américains ont été les plus touchés par les retombées de la crise économique mondiale de l’année 2008. Lorsque le taux de chômage aux Etats-Unis a culminé à 10%, il a touché 16% des Afro-américains et moins de 9% des blancs. Les Afro-américains ont également été les plus durement touchés par le scandale des saisies immobilières, leur faisant perdre 192 milliards de dollars de richesse entre 2008 et 2012. Cette communauté est également désavantagée au niveau du système bancaire, car ses membres sont plus de deux fois plus susceptibles de voir leurs demandes de crédit refusées que les américains blancs.
Suppression des électeurs afro-américains
Pour couronner le tout, une grande partie des Afro-américains a été privée de son droit constitutionnel de vote à cause de la pratique répandue de la suppression des électeurs. De nombreux Etats du sud ont adopté des lois dont le principal objectif est de priver les Afro-américains de leur droit de vote.
Parce que les législateurs conservateurs savent que la majorité des Afro-américains penche pour le parti démocrate lors des élections, locales ou fédérales, beaucoup d’Etats conservateurs ont recours à des stratagèmes sophistiqués qui leur permettent de supprimer des dizaines de milliers d’Afro-américains des listes électorales.
Par exemple, avant l’élection du gouverneur de Géorgie en novembre 2018, Brian Kemp, candidat républicain et en même temps secrétaire d’état de Géorgie a empêché 53.000 personnes de voter, dont 70% étaient Afro-américains. La suppression des électeurs afro-américains a prévalu pendant la majeure partie de l’histoire des Etats-Unis. En 1906, plus de 90% des afro-américains des Etats du sud étaient privés de leur droit de vote.
En définitive, il n’y pas l’ombre d’un doute que les séquelles de la blessure historique dont la communauté afro-américaine a souffert pendant plus de quatre siècle sont beaucoup très profondes et consubstantielles à la trajectoire historique de ce pays. Trouver un remède à la plaie du racisme enraciné dans l’inconscient collectif des Américains d’origine européenne nécessite une réforme globale du système politique et économique américain, ainsi qu’un débat sérieux et authentique sur le modèle de société que les Américains voudraient transmettre aux générations futures.
Le mouvement de protestations qui secoue les Etats-Unis depuis maintenant deux semaines est un moment de prise de conscience pour toutes les composantes de la société américaine. Une démocratie qui n’assure pas l’égalité de tous devant la justice indépendamment du statut social, de l'ethnicité ou la religion, et qui n’assure pas l’égalité des chances en termes d’accès à l’emploi à l’éducation, à la santé, etc., n’est plus une démocratie, mais plutôt une illusion, une farce.
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