img_pub
Rubriques

Le retour de l’homme malade de l’Europe

BERLIN – L’une des problématiques géopolitiques majeures de l’Europe du XIXe siècle a résidé dans la fameuse question orientale. L’Empire ottoman, alors décrit comme "l’homme malade de l’Europe", s’est rapidement désintégré. Il restait à observer quelle puissance européenne allait lui succéder. Lorsque l’autodestruction de la Première Guerre mondiale est finalement survenue, elle a sans grande coïncidence émané des Balkans, terrain de jeu géopolitique des empires ottoman, austro-hongrois et russe.  

Le 3 septembre 2018 à 13h55

Ces trois grands empires ont fini par disparaître après la guerre. Lors de la partition de l’Empire ottoman, le général Mustafa Kemal Atatürk et l’armée turque vaincue se sont retirés vers l’Anatolie, où ils sont parvenus à repousser l’intervention grecque, puis à rejeter le traité de Sèvres. Celui-ci a été remplacé par le traité de Lausanne, qui a posé les bases de l’établissement de la République de Turquie.

A l’époque, Atatürk a pour ambition de transformer la Turquie en un pays modern et laïque, appartenant à l’Europe et à l’Occident, plutôt qu’au Moyen-Orient. Pour atteindre cet objectif, il exerce un pouvoir autoritaire, tout en créant un Etat hybride fondé sur un règne militaire de facto et sur une démocratie multipartite. Au cours du XXe siècle, cette approche engendrera des crises récurrentes, qui verront la démocratie turque à plusieurs reprises interrompue par des dictatures militaires sans lendemain.

La Turquie, une démocratie islamique

Après 1947, les politiques turques sont largement influencées par la guerre froide. En 1952, la Turquie rejoint l’Otan, et devient l’un des alliés indispensables de l’Occident. Pendant des décennies, elle usera de sa position stratégique entre l’est méditerranéen et la mer Noire pour protéger le front sud de l’alliance contre les empiétements soviétiques.

La Turquie demeure alors cependant une entité politique instable. Le vacillement constant entre démocratie et règne militaire entrave considérablement ses progrès vers la modernité. Pour les Turcs partisans de la démocratie, le plus grand espoir du pays réside dans l’Europe. L’accession officielle à l’Union européenne marquerait l’achèvement du processus de modernisation. Là où les Ottomans avaient maintenu leur hégémonie sur le Moyen-Orient pendant un siècle, la Turquie deviendrait un membre actif de l’Occident.

En 1995, la Turquie conclut une union douanière avec l’UE. Lorsque le parti musulman Justice et développement (AKP) arrive au pouvoir en 2002, le pays semble s’être définitivement tourné vers l’Europe. En collaboration avec le mouvement de l’ecclésiastique musulman Fethullah Gülen, les gouvernements AKP conduits par le Premier ministre de l’époque Recep Tayyip Erdoğan vont mener d’importantes réformes au niveau institutionnel, économique et judiciaire, notamment l’abolition de la peine de mort, prérequis essentiel à l’entrée dans l’UE.

Par ailleurs, au cours des premières années de mandat d’Erdoğan au poste de Premier ministre, la Turquie connaîtra une modernisation rapide et une solide croissance économique, ce qui la rapprochera un peu plus de l’UE. En 2011, avec l’apparition du Printemps arabe, la Turquie est à juste titre annoncée comme un modèle réussi de "démocratie islamique", dans laquelle des élections libres et équitables sont combinées à la primauté du droit ainsi qu’à l’économie de marché.

Une réorientation vers le Moyen-Orient

Sept ans plus tard, nous sommes confrontés à un monde totalement différent. La Turquie renoue bon train avec son statut d’"homme malade de l’Europe". Compte tenu de sa localisation géographique ainsi que de son potentiel économique et humain, le pays devrait s’orienter vers un avenir radieux au XXIe siècle. Au lieu de cela, la Turquie opère une marche arrière vers le XIXe siècle, sous la bannière du nationalisme et de la réorientalisation. Plutôt que d’embrasser la modernité occidentale, le pays lie son destin à celui du Moyen-Orient, et aux crises perpétuelles de la région.

Devenu président en 2014, Erdoğan aura participé tant à la modernisation rapide du pays qu’à sa rechute tout aussi fulgurante. L’opportunité lui a été donnée de suivre les pas d’Atatürk, et d’achever la démarche d’intégration de la Turquie à l’Occident, mais il en fin de compte a échoué.

Comment expliquer cette tragédie? Il est tout d’abord possible qu’Erdoğan soit devenu trop confiant pendant le boom ayant précédé la crise financière de 2008. Peut-être a-t-il également fini par en vouloir à l’Occident à force d’humiliation dans un processus d’adhésion à l’UE au point mort, ou en raison de ses propres ambitions autoritaristes, qu’il a finalement pu laisser s’exprimer après le coup d’Etat militaire avorté de l’été 2016.

Quoi qu’il en soit, Erdoğan a manqué une opportunité unique pour la Turquie, et pour le monde musulman en général. Son pays est désormais en proie à une crise monétaire dont il est lui-même responsable, la Turquie risquant même une faillite nationale. Le président partageant ses loyautés entre l’Orient et l’Occident, il risque de déstabiliser encore davantage le Moyen-Orient. Les conflits ethniques intérieurs à la Turquie – notamment avec les Kurdes – resurgissent avec force, alors même que l’expérience passée démontre l’impossibilité de les résoudre militairement. A cause d’Erdoğan, la Turquie est devenu une partie du problème dans la région, plutôt que de la solution.

Sécurité de l'Europe et stabilité en Turquie

L’importance stratégique de la Turquie pour l’Europe demeure néanmoins. Plusieurs millions de citoyens de l’UE sont d’origine turque, et le pays est voué à demeurer une passerelle entre l’Orient et l’Occident, le nord et le sud. Sous le règne d’Erdoğan, la Turquie n’est plus un candidat potentiel à l’entrée dans l’UE. Mais plutôt que de rompre définitivement le processus d’adhésion, l’UE doit œuvrer pour stabiliser le pays et préserver sa démocratie.

En effet, une Turquie instable constitue bien la dernière chose dont l’Europe ait besoin. Quelles que soient les affinités ou les antipathies des uns et des autres à l’égard d’Erdoğan, la propre sécurité de l’Europe dépend en grande partie de la Turquie, qui a absorbé plusieurs millions de migrants et réfugiés des conflits du Moyen-Orient ces dernières années. Pour le bien de la stabilité européenne et de la démocratie en Turquie, l’UE doit affronter la crise turque avec patience et pragmatisme, sur la base de ses propres principes démocratiques.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2018

Par
Le 3 septembre 2018 à 13h55

à lire aussi

Revue des FAR. Inondations de Ksar El Kébir et de la plaine du Gharb, récit d’une mobilisation historique de notre armée
NATION

Article : Revue des FAR. Inondations de Ksar El Kébir et de la plaine du Gharb, récit d’une mobilisation historique de notre armée

Face aux intempéries exceptionnelles qui ont frappé le nord-ouest du Royaume début 2026, les Forces armées royales (FAR) avaient déployé un dispositif d’urgence d’une envergure rare. De Ksar El Kébir à la plaine du Gharb, les unités de génie, la Marine royale et l’Intendance ont conjugué leurs efforts pour secourir les populations sinistrées, illustrant une fois de plus leur rôle central dans la gestion des catastrophes naturelles.

Cash Plus lance le virement bancaire instantané sur son application mobile
Quoi de neuf

Article : Cash Plus lance le virement bancaire instantané sur son application mobile

Cash Plus lance le virement bancaire instantané sur son application Cash Plus Mobile. Ce nouveau service permet aux utilisateurs d’envoyer et de recevoir de l’argent en temps réel, 24h/24 et 7j/7, vers toutes les banques marocaines.

CMT. Ayrad Group franchit plusieurs seuils et se positionne pour le contrôle du groupe minier marocain
Actus

Article : CMT. Ayrad Group franchit plusieurs seuils et se positionne pour le contrôle du groupe minier marocain

À la faveur du rachat d’OSEAD Fund, le holding porte indirectement sa participation à 37,04 % du capital via OSEAD Maroc Mining, selon une déclaration publiée le 27 avril par l’AMMC.

Affaire Agrodep. Peut-on être condamné pour un faux sans en connaître le contenu ? La justice répond
DROIT

Article : Affaire Agrodep. Peut-on être condamné pour un faux sans en connaître le contenu ? La justice répond

Dans le litige opposant Hassan Derham à Pierrick Puech autour d'Agrodep, groupe actif dans la pêche et l’agroalimentaire, un volet pénal portant sur un faux présumé, lié à des flux financiers d’environ 100 millions de dirhams, a conduit un agent communal d’Agadir jusqu’à la Cour de cassation. Au cœur de la décision, une question juridique sensible : dans quelle mesure la responsabilité d’un agent chargé d’une simple légalisation de signature peut-elle être engagée ? Les juges apportent une réponse de principe.

Le Maroc dénonce à l’ONU “l'instrumentalisation” des détroits et met en garde contre les menaces sur la navigation
Quoi de neuf

Article : Le Maroc dénonce à l’ONU “l'instrumentalisation” des détroits et met en garde contre les menaces sur la navigation

Réuni le 27 avril 2026 en séance de haut niveau sur la sécurité maritime, le Conseil de sécurité a entendu l’ambassadeur marocain Omar Hilale condamner les attaques visant des navires en mer Rouge, dans le golfe d’Aden et en mer d’Arabie, tout en rappelant que plus de 90 % des échanges commerciaux mondiaux transitent par les routes maritimes.

Coupe du monde 2026. La peur de la blessure, grande plaie de la fin de saison
Football

Article : Coupe du monde 2026. La peur de la blessure, grande plaie de la fin de saison

À moins de deux mois du coup d’envoi du Mondial 2026, l’hécatombe de blessures qui touche plusieurs internationaux inquiète autant les joueurs que les clubs. Une situation qui interroge sur l’implication de certains, dont l’intensité et la gestion de l’effort peuvent crisper. À l’opposé de ceux qui jouent leur place à fond, au risque de se blesser.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité