Le retrait de la Minurso, un piège dangereux pour le Maroc
Mettre fin à la Minurso est une fausse bonne idée. Elle n'est pas dans l'intérêt du Maroc, plaide Aicha Elbasri, ancienne diplomate des Nations Unies. Voici pourquoi.
Depuis plusieurs mois, certaines voix s’élèvent, au Maroc comme à l’étranger, pour réclamer la fin de la Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au "Sahara occidental" (Minurso). Ces appels trouvent un écho dans des articles publiés par Michael Rubin dans le Washington Examiner, où il plaide pour l’arrêt du financement de la Minurso. En plus de son échec coûteux, Rubin accuse la Mission de prolonger le conflit, de légitimer le polisario et d’empêcher la réinstallation des réfugiés. Il appelle à cesser tout soutien à cette mission qui va à l’encontre des Accords d’Abraham et de l’engagement des États-Unis envers le Maroc, dont il reconnait la souveraineté sur le Sahara.
Ce plaidoyer s’inscrit dans une volonté plus large, portée par l’administration américaine, de réduire les contributions au budget des opérations de la paix jugées inefficaces. Selon Reuters, la Maison Blanche envisage des réductions sévères, ciblant des missions telles que celles au Mali, au Liban ou en République démocratique du Congo. Néanmoins, la fin d’un financement américain ne signifierait pas automatiquement la fin de la Minurso. Certes, les États-Unis en sont le principal bailleur (26,95 % du budget 2024–2025), mais d’autres puissances – Chine, Japon, France, Allemagne, Royaume-Uni – contribuent également de façon substantielle. Le budget global de la Minurso, relativement modeste (environ 60 millions de dollars), pourrait être couvert sans participation américaine.
Une erreur stratégique
Cependant, au-delà de la question budgétaire, le retrait de la Minurso serait une erreur stratégique pour le Maroc. En effet, cette mission, créée par la résolution 690 (1991) du Conseil de sécurité, permet de maintenir l’engagement de la plus haute instance onusienne sur le dossier du Sahara.
Certes, aucune solution définitive n’a émergé depuis que le Conseil de sécurité a été saisi de la question du Sahara en 1988, et il est hautement improbable qu’un règlement définitif émerge dans un avenir prévisible. Toutefois, le maintien de la mission onusienne assure que le dossier demeure inscrit à l’ordre du jour du Conseil – une instance où le Maroc peut compter sur le soutien de partenaires influents que sont, entre autres, les Etats-Unis et la France– plutôt que d’être relégué à l’Assemblée générale ou au Comité spécial des Vingt-Quatre, tous deux notoirement influençables et défavorables à Rabat par le passé.
Depuis six décennies, la question du Sahara figure à l’agenda du Comité spécial des Vingt-Quatre, chargé de suivre l’application de la Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux. Chaque année, ce comité examine la liste des territoires non autonomes – sur laquelle le "Sahara occidental" est inscrit depuis 1963 - et soumet régulièrement des projets de résolutions à l’Assemblée générale. Pendant 62 ans, le Maroc n’a cessé de défendre sa position dans cette enceinte onusienne et à l’Assemblée générale, souvent en terrain hostile.
Durant la guerre froide, notamment, Rabat a essuyé de nombreuses difficultés diplomatiques, à une époque où Alger bénéficiait d’un solide réseau d’alliés au sein du mouvement des non-alignés.
C’est précisément dans l’Assemblée générale, durant cette période, que le Maroc a connu ses plus grandes déconvenues diplomatiques, notamment avec les résolutions A/RES/34/37 (1979) et A/RES/35/19 (1980)*. C’est aussi l’Assemblée générale qui a désigné le polisario comme "représentant du peuple du Sahara Occidental". Ces résolutions et bien d’autres continuent d’alimenter la rhétorique de l’Algérie et du polisario . Non contraignantes juridiquement, les résolutions de l’Assemblée générale n’en demeurent pas moins un baromètre de l’opinion internationale, et remplissent plusieurs fonctions importantes dans le droit international.
La Minurso agit aussi comme un rempart contre l’Assemblée générale, en maintenant la question du Sahara à l’agenda du Conseil de sécurité depuis 1988. Ce dernier conserve ainsi la main sur le dossier, tandis que l’Assemblée générale continue, depuis 1965, à adopter des résolutions dans le cadre du Comité spécial chargé de l’application de la Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux.
Ces résolutions représenteraient a priori une violation de l’article 12 de la Charte des Nations-Unis qui stipule que "Tant que le Conseil de sécurité remplit, à l'égard d'un différend ou d'une situation quelconque, les fonctions qui lui sont attribuées par la présente Charte, l'Assemblée générale ne doit faire aucune recommandation sur ce différend ou cette situation, à moins que le Conseil de sécurité ne le lui demande".
Si, à l’origine, l’Assemblée générale n’intervenait pas sur les dossiers inscrits à l’ordre du jour du Conseil de sécurité, cette règle s’est assouplie au fil du temps. La Cour internationale de Justice a entériné cette évolution dans ses avis de 2004 sur le mur en territoire palestinien et de 2010 sur le Kosovo. L’Assemblée continue ainsi de formuler des recommandations sur le "Sahara occidental".
Mais leur impact est resté insignifiant face aux résolutions du Conseil, généralement plus favorables au Maroc et orientées vers une solution politique, quitte à évoquer le droit à l’autodétermination pour ménager le polisario , l’Algérie et leurs soutiens, dont la Russie.
Un vide que l'assemblée générale serait amenée à combler
Un retrait précipité de la Minurso créerait donc un vide que l’Assemblée générale serait amenée à combler. Le polisario et l’Algérie n’aspirent à rien de mieux que l’éviction de la Minurso , afin d’écarter une voie politique qu’ils savent en perte de vitesse, et de relancer la bataille juridique à l’Assemblée générale, un terrain où le Maroc reste structurellement désavantagé en raison du statut juridique contesté du Sahara, surtout depuis l’avis injuste et problématique rendu par la Cour internationale de justice en 1975.
Dès lors, plutôt que d’appeler à la suppression de la Minurso, le Maroc devrait plaider pour la réforme de son mandat. La mission actuelle, conçue pour organiser un référendum devenu irréaliste et irréalisable, mérite une mise à jour. Il est temps de recentrer ses objectifs sur le maintien du cessez-le-feu, l’observation de la situation sécuritaire et l’accompagnement du processus politique. Les rapports de plusieurs secrétaires généraux reconnaissent que le référendum n’est plus une option.
Plaider en faveur de la révision de son mandat
Le renouvellement du mandat de la mission en octobre prochain constitue une fenêtre d’opportunité pour plaider en faveur de la révision de son mandat. D’autant plus que les vents politiques semblent favorables au Maroc qui pourrait mobiliser ses alliés, notamment la France et les États-Unis. Le Secrétaire d’Etat américain Marco Rubio, a récemment affirmé que "l’autonomie authentique sous souveraineté marocaine est la seule solution réaliste", tout en proposant son aide pour faciliter ce processus. Cette position pourrait permettre d’explorer une médiation hors du cadre onusien.
Il serait aussi possible d’ouvrir un dialogue avec le Secrétaire général, voire avec le Département des opérations de paix, pour renforcer l’efficacité de la Minurso, sans pour autant l’abandonner. Car à ce stade, elle reste une précieuse garantie de stabilité. La préserver, tout en l’adaptant, doit rester la priorité. Derrière les discours appelant à son retrait, se cache une dynamique dangereuse : celle d’un basculement vers des instances moins contrôlables, où le Maroc risquerait de perdre les acquis politiques et diplomatiques patiemment construits depuis trois décennies.
En somme, maintenir la Minurso ne signifie pas se résigner à l’immobilisme. C’est, au contraire, préserver un levier diplomatique essentiel tout en préparant les conditions d’une sortie négociée du conflit. La paix ne passera pas par la disparition de la Minurso , mais par sa transformation.
(*) NDLR: ces deux résolutions n'ont plus jamais été citées ou soulevées depuis 1981. Un expert dans ce domaine, s'adressant à Médias24, estime qu'elles sont caduques.
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