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Le rôle de l’Europe dans la tragédie ukrainienne

La grande politique et l’expérience quotidienne ont souvent beaucoup en commun. Essayez par exemple d’avaler un salami tout entier, et vous risquez fort de vous étouffer. Il en va de même chez les protagonistes de la politique.

Le 16 mai 2014 à 10h56

Ils n’ont d’autre choix que de trancher leur salami avant de le consommer. En d’autres termes, lorsqu’ils ne sont pas en mesure d’atteindre immédiatement un objectif donné, ils procèdent avec patience, étape par étape. 

 

BERLIN – C’est bien cette "stratégie du salami" que privilégie aujourd’hui le Kremlin vis-à-vis de l’Ukraine. Se joue actuellement sous nos yeux une tragédie en plusieurs actes, dont les acteurs – et leurs objectifs respectifs – apparaissent clairement. La seule inconnue réside dans le nombre d’actes qui s’ajouteront encore à ce triste spectacle politique, autrement dit dans le moment et la nature du dénouement.

Le premier acte a débuté à l’automne 2013, lorsque le président de l’époque Viktor Ianoukovitch a dupé l’Union européenne et ses dirigeants en refusant de signer un accord d’association pourtant élaboré de longue date. Ianoukovitch a préféré intégrer l’Ukraine à une union douanière auprès de la Russie, en échange d’un montant considérable ainsi que d’un approvisionnement bon marché en pétrole et en gaz naturel. Le président russe Vladimir Poutine semblait ainsi avoir atteint son objectif politique, à savoir replacer l’Ukraine – qui s’était peu à peu rapprochée de l’Europe au cours de la période post-soviétique – sous la sphère d’influence du Kremlin.

Le deuxième acte de la tragédie a été mis en scène par le peuple ukrainien. Dans l’ouest du pays et sur la place Maïdan de Kiev, celui-ci s’est rebellé contre la démarche de Ianoukovitch consistant à aligner le pays plus étroitement avec la Russie. Après trois mois de manifestations, ce soulèvement aboutissait à l’éviction de Ianoukovitch, événement qui allait pour un temps déjouer le plan poutinien consistant à vassaliser l’Ukraine de manière pacifique. L’Otan, l’UE et les États-Unis ne sont nullement les premiers protagonistes du coup d’arrêt à une dérive ukrainienne vers l’est. Ce sont bien les Ukrainiens, dans leur immense majorité, qui ont opéré le renversement de Ianoukovitch.

Le troisième acte est né de la situation politique intérieure de Poutine, aboutissant à solution de dépannage consistant pour la Russie à procéder de manière piètrement déguisée à l’invasion armée, puis à l’annexion de la Crimée. Sans cette annexion, Poutine se serait exposé à un désastre politique sur le plan national, ce qui aurait prématurément mis un terme à son rêve consistant à rejouer l’histoire d’Ivan III le Grand, autour du "rassemblement des territoires russes" et de la renaissance d’une Russie puissante à l’international.

L’objectif de Poutine ne s’est toutefois jamais limité au contrôle de la seule Crimée, mais bel et bien à un règne de la Russie sur l’ensemble de l’Ukraine, la plus grande crainte du président russe consistant à voir sa voisine s’épanouir dans la prospérité, la démocratie et la modernité, ce qui représenterait une menace pour l’autorité de sa propre "démocratie gérée". C’est ainsi que nous vivons actuellement un quatrième acte, dans lequel la Russie s’agrippe à l’est de l’Ukraine, obligeant l’Occident à réagir.

La perspective d’une annexion de toute l’Ukraine de l’Est par la force – puis d’une division du pays en deux – suscite néanmoins un soutien bien moindre que l’opération de Crimée, même parmi les populations de langue russe. L’objectif de l’intervention militaire menée officieusement par la Russie dans cette région consiste à déstabiliser l’Ukraine sur le long terme, en provoquant une "agitation" maîtrisée afin de délégitimer à court terme l’élection présidentielle du 25 mai, et d’empêcher ainsi la consolidation de l’ordre politique post-Ianoukovitch.

Du côté de l’Occident, le défi consiste à stabiliser l’Ukraine par des moyens économiques et politiques, tout en endiguant l’expansionnisme de la Russie. Le Kremlin riposte bien entendu en faisant en sorte que la mise en œuvre des mesures occidentales soit aussi coûteuse et inconfortable que possible, appliquant sous nos yeux, pas à pas, une stratégie de déstabilisation destinée à voir un jour jeter l’éponge une Europe et une Amérique désemparées.

Il est à prévoir que ni la Russie, ni l’Occident ne soient suffisamment puissants pour atteindre pleinement leurs objectifs en Ukraine. C’est pourquoi les deux camps auraient tout intérêt à réconcilier leurs aspirations, et cela aux côtés des Ukrainiens. Ceci exigerait néanmoins que Poutine renonce à ses ambitions stratégiques, ce à quoi il ne consentira jamais tant qu’il continuera de trancher le salami.

L’apaisement des ardeurs de Poutine et le dénouement pacifique de la crise ukrainienne reposent en grande partie sur l’UE. Il ne faut pas s’attendre à ce que les sanctions mises en œuvre impressionnent le président russe (Poutine et ses acolytes isolent d’ores et déjà économiquement et financièrement la Russie plus efficacement qu’aucune sanction ne le pourra jamais) ; seules des mesures politiques à la fois pacifiques et concrètes au sein de l’Europe le pourront.

À cet égard, le Premier ministre polonais Donald Tusk a suggéré la bonne solution : instauration rapide d’une union énergétique européenne, axée en premier lieu sur le marché du gaz naturel, collectivement représentée à l’étranger, et appliquant une politique tarifaire commune. Une telle démarche, associée à une différenciation plus poussée parmi les pays fournisseurs, et orientée vers l’adoption de technologies autour des énergies renouvelables, permettrait d’inverser l’équilibre des pouvoirs entre l’UE (premier client de la Russie en pétrole et gaz naturel) et le Kremlin.

Dans le même temps, si la Pologne se résolvait à rejoindre l’euro à la première opportunité possible, les aspirations de Poutine en Europe de l’Est se heurteraient à une réponse à la fois puissante et pacifique. La Pologne pourrait ainsi par ailleurs endosser le rôle d’acteur majeur au cœur d’une Europe de plus en plus intégrée.

L’Allemagne est la première des opposantes à une intégration des marchés de l’énergie et du gaz naturel en Europe. Lorsque la situation aura pleinement dégénéré, plus personne à Berlin ne pourra argumenter cette position, d’autant plus que les dirigeants allemands refusent d’imposer des sanctions à la Russie. Aucune excuse ne pourra plus justifier cette réticence autour de l’union énergétique. Chacun sait la vocation revêtue par cette communauté que l’on appelle l’Europe. Comme le dit Ésope dans sa fable "Le Vantard" : Hic Rhodus, hic salta ! Assez de paroles de la part de l’Europe, il convient désormais d’agir !

Traduit de l’anglais par Martin Morel

 

© Project Syndicate 1995–2014

 

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Le 16 mai 2014 à 10h56

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