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Sanjeev Sanyal

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Le syndrome de Détroit

SINGAPOUR, 22 juillet 2013 – Lorsque la ville de Détroit s’est déclarée en faillite, elle est devenue le plus gros cas de faillite d’une ville dans l’histoire des Etats-Unis. La population de Detroit a chuté de 1,8 million d’habitants en 1950, alors la cinquième ville du pays, à moins de 700 000 aujourd’hui. Ses fondations industrielles se sont écroulées.  

Le 15 août 2013 à 10h18

Et pourtant, nous vivons dans un monde où les villes ne se sont jamais aussi bien portées. Pour la première fois dans l’histoire, plus de la moitié de la population mondiale est urbaine, et l’on estime que les centres urbains génèrent 80% du PIB global – des proportions qui devraient augmenter compte tenu de l’urbanisation rapide des pays émergents. Donc, quelles sont les leçons à tirer des difficultés de Détroit ?  

Déjà dans les années 90, de nombreux experts suggéraient que les villes perdraient de leur pertinence avec le développement technologique. On pensait que l’internet et les communications mobiles, puis les technologies balbutiantes rendraient caduque la nécessité de vivre dans des centres urbains peuplés et chers. Mais on a plutôt assisté à une très forte augmentation de la population dans des villes comme New York et Londres depuis 1990, après des années de déclin.

L’une des raisons pour cela est la nature de la vie au 21ème siècle. Auparavant, la vie dans les pays développés était organisée autour de routines quotidiennes : les gens partaient travailler à l’usine ou au bureau, rentraient à la maison pour diner en famille, regardaient leur programme favori à la télévision, allaient dormir, et répétaient ce cycle le lendemain.

De tels cycles réguliers ne sont plus adaptés à la vie de la plupart des gens. Au cours d’une journée de travail, les gens intègrent de nombreuses activités – ils peuvent travailler au bureau, mais ils peuvent aussi retrouver un ami pour le déjeuner, aller à la salle de gym, accomplir des tâches, voyager pour affaire, acheter en ligne, etc.

De même, le temps à la maison ne s’organise plus de la même manière qu’auparavant : les gens travaillent en ligne ou par conférences téléphoniques tout en gérant leur vie de famille. Nous avons déterminé que cette vie multimédia est meilleure dans les villes, car celles-ci concentrent de multiples infrastructures et équipements  – aéroports, boutiques, écoles, parcs, et équipements sportifs mais aussi boites de nuit, bars et restaurants.

Une autre raison est que les villes ont gagné en importance en tant que centres d’innovation et de créativité. Jusqu’au XIXème siècle, l’innovation était portée principalement par des généralistes et des bricoleurs, ce qui veut dire que l’accumulation de nouvelles connaissances était lente, mais que leur diffusion dans différents domaines était rapide. Au XXème siècle, la création de connaissance est devenue un travail de spécialistes, ce qui a accéléré la création de connaissance, mais a retardé les applications interdisciplinaires.

Cependant, de récentes études ont montré que cette source d’innovation ralentit rapidement (la productivité d’un chercheur américain serait aujourd’hui inférieure de 15% à celle d’un même chercheur en 1950). L’innovation se fonde désormais de plus en plus sur le mélange et l’intégration de connaissances dans différents domaines de spécialisation. Certaines villes sont idéalement adaptées pour cela, parce qu’elles concentrent différents types de capital humain et encouragent les interactions aléatoires entre des personnes aux savoirs et aux compétences diverses.

Le problème avec ce modèle urbain postindustriel est qu’il favorise fortement les villes généralistes qui peuvent réunir différents types d’aménagements et d’infrastructures, et de capital humain. En effet, la dynamique de croissance peut être si forte pour certaines villes à succès qu’elles peuvent faire de l’ombre à des rivales plus petites (par exemple Londres par rapport aux villes du nord de l’Angleterre).

Certaines villes spécialisées pourraient aussi tirer leur épingle du jeu dans ce monde. Mais, comme pour Détroit et sa longue dépendance sur l’industrie automobile, les villes qui ne reposent que sur une seule industrie ou un avantage géographique temporaire peuvent être durement touchées.

Tout cela est d’importance pour les économies émergentes. Dans le cadre de la transformation de la Chine en « usine du monde », la part de sa population urbaine a explosé, passant de 26,4% en 1990 aux alentours de 53% aujourd’hui. Les grandes villes cosmopolites comme Pékin ou Shanghai ont explosé en taille, mais une grande part de la migration urbaine a été canalisée vers les villes industrielles de petite et moyenne taille qui ont poussé comme des champignons depuis une dizaine d’années. Grâce à un regroupement des infrastructures industrielles et au système hukou de permis spécifique de résidence urbaine, les autorités ont remarquablement bien maitrisé ce processus.

Ce processus de croissance urbaine est cependant sur le point de se déliter. A l’heure où la Chine est sur le point de modifier son modèle économique pour abandonner les investissements lourds et la production de masse, un grand nombre de ces petites villes vont perdre leurs industries. Et cela va coïncider avec une ralentissement démographique qui devrait entrainer une diminution de la main d’œuvre et un ralentissement de l’exode rural vers les villes (la population rurale est aujourd’hui disproportionnellement constituée de personnes âgées).

Entre temps, les attraits postindustriels des villes comme Shanghai et Pékin attireront les enfants les plus talentueux et les mieux formés des travailleurs industriels d’aujourd’hui. Contrairement aux migrants ruraux qui viennent chercher un travail industriel, il sera beaucoup plus difficile de canaliser les professionnels éduqués et créatifs utilisant le système hukou. La prospérité de certaines villes à succès absorbera donc le capital humain et l’éloignera des centres industriels moins attrayants, ce qui entrainera un cercle vicieux de déchéance et de chute de la productivité.

Des histoires comme celle de Détroit se sont vérifiées à plusieurs reprises dans les pays développés au cours du dernier demi-siècle. Et comme le suggère le destin des villes du nord du Mexique, les économies émergentes ne sont pas immunisées contre ce processus.

C’est la raison pour laquelle la Chine doit se préparer à cette échéance. Plutôt que de faire pousser des villes industrielles à l’emporte-pièce, la Chine doit réadapter et moderniser ses villes existantes. Dans la mesure où sa population diminue, il serait même peut être plus utile de fermer certaines villes dont le profil n’est plus viable et de consolider. Le destin de Détroit devrait servir d’avertissement, non seulement pour la Chine, mais aussi pour la prochaine génération de pays (comme l’Inde, par exemple) qui s’urbanisent.

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

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Le 15 août 2013 à 10h18

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