Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Le tourisme dans tous ses états
Accueillir l’étranger, offrir ses paysages et donner à voir sa richesse patrimoniale, voilà qui fait la force de tout pays dit à vocation touristique. Mais quand la foule devient trop dense, l’hospitalité se change en contrainte et l’authenticité en décor. Reste une question essentielle : comment garder la beauté des lieux tout en vivant de la manne apportée par ceux qui les traversent ?
Dans la dernière chronique consacrée au tourisme et notamment au voyage et à "l’usage du monde", comme disait l’écrivain-voyageur Nicolas Bouvier, je me devais de citer un de ses illustres confrères, tout aussi grand vadrouilleur et qui a tant écrit et donné envie de partir. Il s’agit de Jacques Lacarrière (1925- 2005) qui avait sa propre conception du voyage et la résumait ainsi : "Ma philosophie, c’est le contraire de celle de l’escargot : ne jamais emporter sa demeure avec soi, mais au besoin apprendre à habiter celle des autres qui peuvent aussi habiter la vôtre".
Filant toujours la métaphore animalière, il comparait le voyageur au long cours à un Bernard-l’Hermite planétaire : "un crustacé parlant dont l’esprit, dépourvu de carapace identitaire, se sent spontanément chez lui dans la culture des autres".
Longtemps, de grands voyageurs, écrivains ou simples arpenteurs du globe ont marché sur les pas de leurs illustres prédécesseurs, Marco Polo et notre Ibn Battouta le Tangérois, inspirés par la beauté et la témérité de leurs récits intemporels. Tous ces bourlingueurs à travers les âges n’étaient pas des touristes mais des témoins du monde, des voyageurs curieux, non confinés par des circuits commerciaux.
Dans sa "Rihla" (récit de voyage), notre Tangérois aux semelles de vent écrit : "Voyager vous laisse sans voix, avant de vous transformer en conteur". Ses récits sont faits d’ouverture, de lenteur et d’imprévus ; une invitation à reprendre la route, à ne pas céder à la procrastination du départ, et à considérer chaque voyage comme une écriture vivante du monde, un usage solidaire de ce dernier. "Une destination, écrivait Henry Miller, cet autre bourlingueur sans bagages, n’est jamais un lieu, mais une autre façon de voir les choses".
Mais de nos jours, l’idéal du voyage solitaire et solidaire s’oppose à la réalité d’un tourisme devenu industrie planétaire. Voyager n’est plus explorer, mais consommer.
Le secteur représente, certes, une manne économique mais uniformise les destinations, balise les itinéraires et transforme l’expérience en produit standardisé. Une ville comme Venise, destination touristique par excellence, accueille près de 30 millions de touristes par an alors que les habitants du centre historique sont moins de 60.000.
Même cohue à Barcelone, qui voit défiler 26 millions chaque année pour une population de 1,6 million d’habitants, soit 10 touristes par résident. Ces derniers ne peuvent dès lors que protester, dénonçant la flambée des loyers et la saturation des rues. Tout cela révèle la fracture qui fait que les habitants voient leur cadre de vie se dégrader, pendant que les visiteurs eux-mêmes perdent ce qu’ils sont venus chercher, à savoir le charme d’un lieu préservé.
Aucune destination touristique n’est à l’abri de cette fracture engendrée par ce qu’on appelle le surtourisme. Néologisme et concept traduit du mot anglais "overtourism", dans le prolongement d’un tourisme d’afflux massif ou de celui dit de masse, il a investi les médias et intégré les politiques publiques. D’ailleurs l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) le définit comme une situation où "l’impact du tourisme sur un lieu, ses habitants ou ses visiteurs, dépasse les limites acceptables de l’utilisation des ressources locales et de la qualité de vie". Autrement dit, en plus clair et moins technocratique : quand trop, c’est trop !
Le Maroc, quoiqu’en pole position en Afrique et dans le monde arabe, n’en est pas encore dans la situation de Venise ou de Barcelone. Mais comme tous les pays en développement qui misent sur l’attractivité de leur patrimoine et de leur nature, il doit anticiper : planifier, diversifier, sensibiliser, développer les infrastructures durables et faire participer les populations locales.
Le tourisme représente pour le pays une source de devises primordiale et ses ambitions pour le développer et accroitre le nombre de touristes sont légitimes. Il ne s’agit donc pas de fermer la porte ou d’instaurer des quotas (cas désormais d’un certain nombre de destinations saturées), mais de ne pas laisser s’emballer la machine, ce qui serait plus judicieux car le vrai enjeu est celui de la mesure. Faire du tourisme non pas un emballement quantitatif (toujours plus de visiteurs), mais des stratégies qualitatives en préservant ce qui fait la singularité du Maroc, ses médinas vivantes, ses paysages diversifiés, son épaisseur historique et son hospitalité.
Comme le disait Nicolas Bouvier, toujours dans "l’Usage du monde", : "Un voyage se passe de motif. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même". Encore faut-il que ce voyage reste possible. Si les médinas deviennent des décors vides, si les montagnes et les oasis s’érodent sous la pression des flux, si les habitants se détournent de leurs visiteurs, alors le tourisme perd son sens et son avenir.
Mais le surtourisme n’est pas une fatalité. C’est une question de choix politique, de responsabilité collective et de lucidité ; loin de toute dérive xénophobe ou anxiété obsidionale. Pour un pays émergent comme le Maroc, il s’agit moins de fermer la porte que de tracer un chemin, celui d’un tourisme équilibré, respectueux des habitants et de l’environnement, capable de générer des retombées économiques sans saper ses propres bases.
L’équation est délicate mais pas insoluble si l’on sait concilier l’essor économique avec la préservation culturelle et écologique. Car en définitive, et c’est ce que nombre d’écrivains-voyageurs ont retenu de leurs pérégrinations et souligné dans leurs récits, ce qui fait la richesse d’un pays n’est pas le nombre de visiteurs qu’il reçoit, mais la qualité du lien qu’il tisse avec eux.
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