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L’économie de l’intime

A l’ère des réseaux sociaux, la confession n’est plus un secret murmuré mais un spectacle monnayable, mis en scène et partagé avec le plus grand nombre.

Le 2 mars 2026 à 10h01

Dans un recueil de textes intitulé "Protée et autres essais" (Gallimard 2001), l’écrivain et célèbre sinologue belge Simon Leys soutient ceci : "Une bonne partie des malheurs de ce monde est causée par des gens dont l’unique talent est de savoir se faufiler dans des positions pour lesquelles ils n’ont nulle compétence. En revanche, combien d’hommes de valeur sont condamnés à l’obscurité faute d’une seule capacité : le don de se pousser eux-mêmes en avant".

En ces temps saturés par le verbiage des réseaux sociaux et submergés par la clameur numérique – où n’importe qui parle de ce qu’il ignore et où n’importe quoi devient viral puis sujet de conversations –, le constat de Leys fait il y a déjà longtemps se vérifie tous les jours.

Aucun domaine n’est plus exclusivement réservé aux experts ou uniquement à ceux qui en parleraient en connaissance de cause. Pire encore, certains se sont même substitués à ceux-là et se sont autoproclamés donneurs de conseils et finalement "influenceurs" et figures de référence auxquelles s’identifient nombre d’adeptes, dits "suiveurs". Ils se comptent en millions et par nombre de "clics", de "vues", d’émojis, petits cœurs, flammes, pouces levés. Bref, toute une iconographie devenue désormais langue universelle.

Cela avait commencé par des personnes empathiques, partageuses et désintéressées mais désireuses de partager des découvertes, des connaissances ou des affinités sans aucune contrepartie. Simplement pour le plaisir de faire connaitre ou pour la beauté du geste. Mais le marketing est passé par là et tout a changé. Parce que cette activité attirait la foule, la foule doit donc payer pour voir, pour savoir et finir par acheter.

L’influenceur est rémunéré avant d’être mis sous contrat, parce qu’un individu tiers ou lambda paraît plus crédible que la marque pour vanter ses mérites, attirer le chaland ou le gogo, s’agissant de certains produits et services douteux. De plus, l’influenceur revient moins cher qu’un contrat passé avec une agence publicitaire. Élémentaires, mon cher Watson ? Non, alimentaire, mon cher !

Jusqu’ici, c’est la logique mercantile qui prévalait, mais ces influenceurs vont faire des émules qui, eux, feront de l’intime une vitrine, et de l’exposition de leur vie privée à la fois une soupape, une catharsis et finalement une activité rémunérée.

Fini donc le temps où l’on tirait les rideaux pour préserver les secrets de l’existence. Jamais l’humanité n’a autant parlé d’elle-même, ni avec une telle insistance et une telle constance. Sur Facebook, d’abord, puis désormais Instagram et Tik Tok, l’aveu est devenu une monnaie sociale, un langage commun et presque un réflexe.

Des sociologues parlaient déjà, dans un passé récent, d’une "culture du narcissisme", décrivant une société où l’individu cherche dans le regard d’autrui la confirmation de sa propre existence. Les réseaux sociaux n’ont donc pas inventé ce besoin, mais l’ont industrialisé en offrant une scène permanente, une salle tapissée de miroirs où chacun devient à la fois acteur, spectateur et commentateur de sa propre vie. Cette tendance à la confession, qui dans d’autres cultures pourrait trouver ses origines dans des rites et traditions religieuses chuchotées dans le confessionnal d’une église, d’un monastère ou d’un prieuré, ne peut qu’étonner ici.

En effet, on ne compte plus les sorties d’influenceuses marocaines mises en récit, à la suite d’une séparation conjugale, d’un conflit familial entre héritiers ou d’un traumatisme personnel. Des influenceuses peroxydées et trop fardées, divorcées ou en instance de divorce, vont jusqu’à confier les secrets d’alcôve les plus intimes.

Dans une société comme la nôtre, où le poids de la tradition, de la "hechma" et de toute cette "intelligence sociale" qui transforme le "secret honteux" et son "pêché" en un art consommé de la dissimulation, la mise en scène de ce théâtre numérique est un vaste sujet d’étonnement. Exemple de telle dame, quarantenaire et hier encore présente sur des vidéos sérieuses et professionnelles qui "balance",  sans filtre, insultes et aveux scabreux sur un ex-conjoint ou un nouvel amant. D’autres étalent leurs disputes conjugales, leurs conflits familiaux ou leurs diagnostics médicaux ou leurs états d’âme nocturnes comme si elles exposaient leur album de famille. Personne ne veut souffrir en silence, même si Stendhal écrivait, dans "Le Rouge et le Noir", que "les grandes douleurs sont muettes".

Mais si les hommes ne sont pas en reste dans cet étalage des secrets, tous et toutes cherchent une récompense instantanée. Un aveu intime reçoit presque toujours une réaction, accueilli par une pluie de cœurs, des pouces levés, des commentaires compatissants. Et ce système de gratification agit comme un conditionnement ou une addiction.

Plus l’aveu est personnel, plus la récompense est conséquente, et comme l’algorithme n’a ni éthique ni morale et n’a que faire de la "hchouma", il met en avant ce qui suscite l’émotion, invite au voyeurisme ou attire la pitié. Mais comme disait le philosophe Spinoza : "La pitié est un sentiment qui n’honore ni celui qui l’éprouve, ni celui qui l’inspire".

Qui saura se tenir à l’écart d’une "économie de l’intime" et résister à la modernité d’une "société liquide" dont parle le sociologue Zygmunt Bauman ? Ce dernier la voit comme un monde où les frontières stables se dissolvent, dont celle qui sépare la vie privée et la vie publique. L’intimité n’est plus dès lors un refuge mais un spectacle...

Finalement, qui dira les torts du spectacle donné par cette modernité numérique et qui osera encore faire l’éloge du secret ? Ce dernier est justement le titre d’un ouvrage de Jean Lacouture (paru il y a plus de vingt ans aux éditions Labor et qui est à contre-courant ou à rebours de la pratique du journalisme qui reposerait sur la révélation et la "mise à nue de la vérité").

En effet, ce grand journaliste et excellent biographe se refusait à cautionner, déjà à l’époque, cette propension à "tout dire, tout de suite, tout le temps". Il précise qu’il a écrit cet ouvrage pour "mettre en garde contre un système en pleine croissance qui, sous couleur de veiller à la protection de la vertu de la vérité, instaure un nouveau type de police. Universelle. Omniprésente. Omnisciente. L’œil énorme, innombrable, implacable, qui vous regarde, nu".

Comme ceux des pays dits avancés, nous entrons, à notre tour ou à notre insu, dans une ère paradoxale où l’individu, tout en revendiquant son autonomie individuelle, n’en dépend pas moins du regard d’autrui pour se définir.

L’exposition de l’intime n’est pas seulement une mode, c’est un symptôme culturel ; elle révèle une époque qui fait de la visibilité une valeur suprême. Demeurer invisible serait presque suspect et "cultiver son jardin", sans pour autant se retirer complètement du monde, comme le prônait Voltaire dans "Candide", ne serait qu’une vaine spéculation philosophique... Car, dans le grand marché de l’économie de l’intime et des identités numériques partageuses, le silence est devenu la seule chose qui ne se partage pas.

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Le 2 mars 2026 à 10h01

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