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Légende et vie de Mohammed Khaïr-Eddine

Heureuse initiative que celle de consacrer un élégant coffret réunissant sept de ses ouvrages au poète et écrivain Mohammed Khaïr-Eddine. À l’origine de ce précieux présent, les éditions Le Fennec, avec le soutien de l’Académie du Royaume et celui du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME). L'occasion de relever quelques "oublis" ou "malentendus" sur la vie et l’œuvre du poète disparu.  

Le 8 juin 2024 à 10h39

Si, comme l’écrit Camus dans ses carnets, "toute création authentique est un don à l’avenir", celle que forme l’œuvre du poète disparu en est un pour toute une génération de jeunes lecteurs, et l’initiative éditoriale de rééditer certains de ses livres l’est tout autant. Lire ou relire l’auteur d'Agadir n’est pas toujours une entreprise aisée tant son œuvre est une parole multiforme (poème en prose, récit, roman, chant et profération), "haletante, frémissante et survoltée", comme le signale son ami poète et éditeur Jean Orizet dans la préface de Mémorial (Le Cherche Midi). Et Orizet de préciser : "On a écrit à son propos que sa poésie doit autant à Rimbaud qu’au surréalisme et au fond maghrébin. C’est vrai qu’elle a de Rimbaud la révolte, du surréalisme l’explosion d’images et de la culture maghrébine les racines."

Tout est dit et bien dit par un ami poète, fin connaisseur des écrits de Khaïr-Eddine dont la lecture se mérite comme toute chose rare et authentique. Pourtant on n’a pas dit, notamment chez nous, et surtout écrit et théorisé que des choses claires et lisibles sur ce que le poète de Tafraout a réellement vécu, ni a fortiori ce qu’il a donné à lire. Il est vrai que s’il est un genre littéraire que nos auteurs ici ne pratiquent qu’en le refoulant ou en le tronquant c’est bien la biographie. Ni nos hommes politiques ou d’Etat, ni nos écrivains, dont on dit souvent que leurs romans son autobiographiques, n’ont fait de véritables récits de leur vie, et il existe peu ou pas de véritables biographes attitrées. Certains hommes politiques, toutes tendances confondues, ont prétendu écrire et publier leurs "mémoires" alors que nombre d’entre eux se sont simplement livrés (ou prêtés dans la presse) à un onctueux exercice d’autoglorification ; celui-là sculptant sa propre statue et l’autre s’admirant dans  un jeu de "miroir-mémoire" onctueusement narcissique ou dithyrambique.

La biographie est le récit d’une vie d’une personnalité plus ou moins illustre que l’on raconte en se basant sur des faits et ou des événements historiques, des documents, des journaux, des témoignages récoltés et vérifiés ou une correspondance. Il faut dire que nous manquons cruellement de tous ces matériaux. S’agissant des écrivains et hommes de lettres contemporains, on dispose de peu de documents, hormis les coupures de presse ou des enregistrements audiovisuels. En matière de témoignages, si l’on en excepte ceux que les auteurs ont livrés timidement d’eux-mêmes, on ne dispose pratiquement pas de ce genre de documents, pas plus non plus de correspondances publiées. C’est dire si la tâche est difficile pour tout biographe désireux de se lancer dans l’aventure du récit d’une vie, notamment celle d’un auteur qui a mené une existence chaotique, instable et survoltée comme cela a été le cas de Mohammed Khair-Eddine. Une existence où le quotidien précaire de l’exil dans le Paris littéraire bouillonnant des années 1960 et 1970 a fortement marqué son œuvre poétique. De tout cela, comme de sa vie d’avant au Maroc jusqu’à son départ pour la France, on ne sait que ce que les uns et les autres ont rapporté ou raconté. Les uns pour médire sur la vie de bâton de chaise qu’il menait, sur sa violence, son éthylisme et ses rapports difficiles avec ses congénères ou compatriotes dont certains, écrivains ou passant pour tel, entretenaient un fonds de commerce politique sur l’exil et le royaume. Vu d’ici, et en l’absence de ses livres interdits ou introuvables, on s’est construit toute un légende sur la vie et l’œuvre de ce poète maudit dont le roman Agadir, peu, mal ou pas lu du tout, était l’étendard et le prodige.

Plus confuses et erronées encore ont été les versions avancées sur les raisons de son retour. Tel universitaire parle d’un coup de tête de l’auteur qui était las de la vie en exil, un autre parle d’un coup des services secrets auxquels on a prêté une culture poético-politique insoupçonnable. La réalité est bien plus simple et autrement plus belle : c’est une intervention faite par le poète et ancien président du Sénégal Léopold Sédar Senghor auprès de son ami le Roi défunt Hassan II. Le poète sénégalais était en effet un admirateur et un grand ami de Mohammed Khair-Eddine qu’il considérait comme le plus grand poète d’Afrique.

Comme pour tout auteur sans véritable biographe, les jalons de la vie de Khaïr-Eddine sont demeurés un faux mystère jusqu’à aujourd’hui, plus d’un quart de siècle après sa disparition. Rien ou si peu n’est précis ou précisé. Ni les dates de son départ et de son retour du Maroc, ni celles de sa vie conjugale perturbée, la naissance de son fils Alexandre, un garçon d’une grande intelligence et de beaucoup de culture que l’auteur de ses lignes a connu en France peu de temps après la disparition de son père lors de journées culturelles marocaines organisées à Bordeaux. Un hommage spécial en effet a été organisé dans la librairie de la ville, La Machine à Lire, auquel de nombreux amis du Maroc et de France ont assisté dont, entre autres, les défunts Edmond Amrane El Maleh, et Abdallah Stouky, le poète et ami d’enfance de Mohammed, Mustapha Nissaboury ou encore Olivier Mongin, à l’époque directeur de la revue Esprit, à laquelle Khaïr-Eddine collaborait parfois. C’est au cours de cet hommage qu'Alexandre Khaïr-Eddine a fait son apparition, rencontrait et écoutait pour la première fois d’anciens amis de son père dire des choses douces sur son poète de père. Ce jour-là, Mohammed avait, pour un après-midi, les biographes qu’il méritait.

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Le 8 juin 2024 à 10h39

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